HUITIÈME DIMANCHE ORDINAIRE C

Pour les textes de la messe se reporter au lien suivant:

https://www.aelf.org/2019-03-03/romain/messe

Livre de l’Ecclésiastique 27,4-7.
Première lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens 15,54-58.
Évangile de Jésus-Christ selon saint Luc 6,39-45.

J’ai eu un Père spirituel qui avait un certain génie. Il me disait :
« mon frère, j’ai rarement vu quelqu’un parler cinq minutes sans dévier sur la critique de quelqu’un ».
Et il est vrai que les hommes qui m’ont le plus aidé dans ma vie, sont ceux qui m’ont montré, par l’exemple, la voie royale du silence.
Plus que 10000 paroles édifiantes, j’ai connu quelques personnes qui rayonnaient le silence d’âmes profondes, et profondes de paix divine. Ce sont elles qui m’ont présenté les meilleurs fruits auxquels mon cœur aspirait et aspire toujours.
Bien sûr, Ben Sira dit qu’avant de juger quelqu’un il faut le faire parler, et donc que ce sont les mots qui portent au grand jour la qualité d’un cœur.
Mais cela ne va pas contre ce que disait mon Père spirituel.
Car ces hommes de silence que j’évoque, et dont je rends grâce, n’étaient pas des hommes muets. Ils étaient hommes de peu de paroles, il est vrai, mais leurs paroles faisaient resplendir le silence de leur cœur habité par la Présence de Dieu.
Ils ne parlaient jamais plus de cinq minutes.
Ils ne franchissaient pas les frontières de la parole polluée.
Et s’ils parlaient une demie-heure c’étaient toujours trop court, car leur parole faisait taire le temps.
Il y a des paroles brèves qui sont longues de bruit, des paroles assassines dont l’écho se reproduit à l’infini.
Et il y a des paroles étendues qui sont lourdes de fruits de silence et semblent ne jamais dépasser cinq minutes.
Ainsi la Parole inspirée de la Bible, quand on la savoure avec la pénétration de l’Esprit-Saint.
Un aveugle peut-il guider un autre aveugle ? Ils tombent dans un même trou.
Un bavard peut-il aider un autre bavard ?… ils seront tous deux engloutis dans les éruptions de leurs langues.
Mais le silence ne s’invente pas.
Il émane progressivement d’un cœur silencieux, qui poursuit la paix avec persévérance.
Et comme l’évoque Jésus, d’un cœur de disciple intelligent qui permet à la grâce divine d’approfondir sans chercher trop vite à déployer son ramage.
Les fleurs, les plantes des champs, les arbres, sont de beaux exemples de croissance silencieuse. La racine de l’arbre allant chercher profond la sève qui alimente la ramure et les fruits.
Le disciple affamé ne sera jamais rassasié de rejoindre son cœur pour atteindre les sources du silence en son coeur.
En fait, chers frères et sœurs, tout se tient harmonieusement :
« Écoute ô mon fils la parole du maître… » La semence du silence commence par là.
Sans maître, pas de silence possible. Sans véritable relation filiale, pas de silence possible.
«Celui qui veux vivre tout simplement intelligent, intelligent des battements des cœurs, il écoute.
Avant de critiquer, avant de courir aux sources du bruit, il écoute la voix intérieure qui lui murmure de très loin :
« Viens, fais-toi disciple. Écoute et comprends. Tu as tout à gagner de savoir écouter et comprendre, avant de parler. »
Alors, quand il ressent une goutte de silence, quand l’apaisement se fait palpable après la tempête – chemin ouvert par l’écoute et la Parole du Maître – le disciple commence à produire des fruits, de douceur, de grandeur, de communion, de discernement aussi, de pure lumière d’Esprit.
Mais désormais ses fruits ne lui appartiennent pas.
Les fruits de son âme, purifiée, débordent du cœur, mais il ne les voient plus.
Ce qui lui sauvegarde son silence. Plus de retour sur soi.
Car des fruits que l’on voit et soupèse ne sont pas encore des fruits mûrs.
Le Père Lacordaire, grand prédicateur, en son temps, à Notre Dame de Paris, disait :
« Le silence est le dernier effort de l’âme qui surabonde… et ne peut plus rien dire. » [cité par Sainte Élisabeth de la Trinité – Écrits, août 1906 – p119 éd. fides]
Ernest Psichari dans son livre ‘ le Voyage du centurion’ complétait cette phrase sans le savoir, en ajoutant : ‘… parce qu’il nous porte au seuil de Dieu’.
Ce qui rejoint de très près une constatation du Père Sertillanges, autre grand manieur de paroles pourtant :
« Ce qui fait la valeur d’une âme, c’est la richesse de ce qu’elle ne dit pas ».
[cité par Serge Bonnet – Les ermites – Fayard 1980]