HOMÉLIE DEUXIÈME DIMANCHE DE CAREME

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Livre de la Genèse 15,5-12.17-18.      
Lettre de saint Paul Apôtre aux Philippiens 3,17-21.4,1.                          Évangile de Jésus-Christ selon saint Luc 9, 28b-36.

La transfiguration…
Ça nous paraît simple et beau. Notre imagination est à l’aise.
Il y a de la couleur, de la lumière, un scénario, une voix aussi qui est apaisante.
Jésus devient blanc, lumière.
Juste un petit bémol : Pierre n’est pas dans la note juste.
Et elle est vraiment curieuse, sa réaction.
Parce que Luc peut bien expliquer que Pierre ‘ne savait pas ce qu’il disait’, nous savons bien, depuis Sigmund Freud, que notre inconscient s’exprime en de tels moments.
Et c’est vrai que Pierre révèle une tendance de sa personnalité.
Pas celle d’être extraverti… (c’est lui qui parle le plus de tous les apôtres) mais cette tendance conservatrice qu’il a au fond de lui et qui lui sera toujours comme un frein à purifier pour favoriser le travail créatif de l’Esprit Saint pour L’Église.
Paul, par exemple, a une personnalité qui va de l’avant, qui est motrice ; on le constate aussi au niveau de sa pensée. Ce que n’a pas Pierre.
Alors Pierre… ? : « Faisons trois tentes – on se sent bien ici, comme cela ! »
Autrement dit : « Fixons l’instant présent. Capturons-le et restons ainsi. Comme pour une photo de famille.
Ça me rappelle mon père quand il prenait une photo. C’était toute une pièce de théâtre, tragi-comique !
Il prenait l’appareil avec précautions délicates. Puis, il nous recommandait :
« Attention, souriez… Ne bougez plus ! »
Et ça durait… ça durait interminablement où nous devions rester comme statue, en souriant. Il prenait des positions de photographe professionnel, soit à ras du sol, soit sur une chaise pour mieux atteindre l’angle idéal pour la photo.
Et nous, figés, bouche crispée, nous attendions le déclic qui ne venait pas.
Et tout ça pour découvrir 3 semaines plus tard quand les photos étaient développées, qu’il avait bougé, donc photo floue ou le plus souvent qu’il avait cadré sur nos jambes, parfois jusqu’au tronc, mais rarement sur nos têtes.
Simple souvenir…
En tout cas vouloir figer une situation, comme saint Pierre le préconise, c’est une mauvaise philosophie.
Ce n’est pas la philosophie de Jésus et je pense que les apôtres, quelques années plus tard, ont dû prendre de bons fous-rires en se rappelant le délire de Pierre.
Je ne mettrais pas ma main au feu que Luc n’ai pas mis une pointe d’humour en le notant ?
Car Moïse et Élie n’étaient pas là pour être immortalisés dans une tente, mais ‘ils s’entretenaient avec Jésus’ pour justement signifier qu’on entrait dans des temps nouveaux, dans un rapport différent à l’Histoire et à la relation à Dieu. Un rapport supérieur.
Moïse et Élie ont fait leur temps. Sans les renier, sans les jeter aux oubliettes, car Jésus était déjà avec eux, comme il était déjà avec Abraham.
Vraiment, cet épisode de la Transfiguration est un phénomène charnière dans l’Histoire de la Révélation.
Que se passe-t-t-il ?
Nous pensons avoir une photo inoubliable d’une lumière de toute blancheur, de neige sur une montagne.
Or, si le visage de Jésus devient autre, si son corps, son vêtement prennent un autre aspect, mystérieux de lumière, c’est qu’il y a là le passage d’une autre dimension.
C’est là que tout se condense et se réconcilie.
Non, Pierre, ce n’est pas une fixation de l’instant qu’il faut !
Car le corps de Jésus en prenant une autre apparence avertit d’une autre réalité.
Or, le corps, notre corps, il est là pour exprimer une vie, un dynamisme, un autre degré d’existence que lui-même.
Un corps qui se suffit de ses sensations, de ses ressentis, de ses pulsions, n’est pas beau.
Un corps n’est beau que s’il exprime un message qu’il porte de plus loin.
Un corps humain, j’entends. Les autres corps aussi, mais le corps humain par excellence.
Une lionne, couchée dans la savane, n’est pas absolument belle.
Elle le devient quand son corps est en mouvement, qu’elle s’élance derrière le zèbre, quand son corps exprime tous ses efforts et sa passion pour rattraper ce zèbre qu’elle aime d’une façon toute spéciale .. !
Pour l’homme il en est ainsi.
Mais ce que doit exprimer le corps de l’homme, pour qu’il accède à une véritable beauté, c’est la tension de son esprit, dans un mouvement d’amour.
Un corps figé n’est pas un corps beau ; c’est un corps diminué.
Mais si l’esprit dans toute sa pureté et intensité, anime ce corps, l’investit, alors le corps se transfigure.
La mission de notre corps n’est pas le repos immobile. Sa mission c’est la transmission de l’esprit. C’est d être messager de notre âme.
Notre corps nous permet de nourrir notre esprit. Mais notre corps, comme l’est celui de Jésus sur la montagne, est aussi de se donner pour vivre une communion d’esprit.
C’est par le corps, son apparence, ses efforts et ses souffrances que sont possibles les beautés de l’esprit, de la communion, la joie du dynamisme de la vie.
C’est très important d’avoir une bonne compréhension de la place du corps dans notre vie.
On recherche habituellement un équilibre, mais un équilibre statique du corps qui se bronze sur la plage. C’est normal, nous sommes tellement stressés.
Mais ce n’est pas le rôle du corps.
C’est une fausse conception qui ne peut que s’ouvrir sur un dysfonctionnement.
Je relisais une page de Henri Michaux, dans son petit recueil : ‘plume’ ( aux éditions NRF)
Voilà ce qu’il dit avec une poésie de l’absurde :
. . J’étais autrefois bien nerveux. Me voici sur une nouvelle voie :
. . Je mets une pomme sur ma table. Puis je me mets dans cette pomme. Quelle tranquillité !
. . Ça a l’air simple. Pourtant il y a vingt ans que j’essayais ; et je n’eusse pas réussi, voulant commencer par là. (…)
. . Je commençai donc autrement et m’unis à l’Escaut.
. . L’Escaut à Anvers, où je le trouvais, est large et important et il pousse un grand flot. Les navires de haut bord, qui se présentent, il les prend. C’est un fleuve, un vrai.
. . Je résolus de faire un avec lui. Je me tenais sur le quai à toute heure du jour. Mais je m’éparpillai en de nombreuses et inutiles vues.
. . Et puis, malgré moi, je regardais les femmes de temps à autre, et ça, un fleuve ne le permet pas, ni une pomme ne le permet, ni rien dans la nature.
. . Donc l’Escaut et mille sensations. Que faire ? Subitement, ayant renoncé à tout, je me trouvai… je ne dirai pas à sa place, car, pour dire vrai, ce ne fut jamais tout à fait cela. Il coule incessamment (voilà une grande difficulté) et se glisse vers la Hollande où il trouvera la mer et l’altitude zéro.
. . J’en viens à la pomme. Là encore, il y eut des tâtonnements, des expériences ; (…)
. . Mais en un mot, je puis vous le dire. (…)
. . Quand j’arrivai dans la pomme, j’étais glacé. »
Hé bien, vous voyez, chers frères et sœurs, le corps peut désirer être fleuve ou pomme, mais il lui convient plus encore d’être « désir » que d’être « fleuve » ou « pomme ».
Et il désire encore plus porter le désir de l’esprit que son désir propre.
C’est-à-dire qu’il est fait pour la communion. Pour le fleuve de la grâce de Dieu.
Il se trouve bien, notre corps, dans un acte d’union et c’est là qu’il se trouve, qu’il trouve sa véritable nature qui est de rejoindre, par la chair, l’âme d’un autre, quitte à vivre la souffrance.
Le corps il est « pour »… pour l’union des âmes.

Jésus transfiguré. Au corps de lumière.
Ce n’est pas une jolie photo à prendre. Ce n’est pas une tente à construire.
C’est une communion à découvrir dans le corps de lumière de Jésus.
C’est la fulgurance de l’amour du Père qui offre son Fils au monde.
Ça va plus loin que Moïse et de Élie, parce que Moïse et Élie, pourtant deux flambeaux entre Dieu et son peuple, ont été simplement des signaux dans l’Histoire des juifs.
Jésus est (et reste) le lien avec l’au-delà de l’histoire.
Et son corps va l’exprimer par une lumière pure enveloppée d’une nuée et d’une voix.

Nous comprenons la fin de notre vie, car nous savons que nous sommes detinés à être semblables à Lui, en son Corps glorieux.
Qu’un jour d’éternité nous serons libérés de la disharmonie de nos corps et de nos cœurs par une extase toute simple et éternelle de bonheur.
Notre corps en prière peut en avoir un avant-goût. Il s’unit au fleuve de grâce divine qui passe par notre cœur et notre capacité d’aimer. Et nous savons qu’il est instrument d’union avec les flots de lumière et de tendresse du Père.
La prière est le lieu où nous offrons à genoux, le passage de l’existence de Dieu en nous.
Le corps ne doit pas être l’obstacle qu’il faut réduire au silence au prix de techniques bouddhistes.
Mais il doit être dans le désir de la Parole Incarnée… qui alors, le guérira d’abord et le transfigurera par les délices de l’esprit, touché par la grâce.