HOMELIE QUATRIEME DIMANCHE DE CAREME

Pour retrouver les textes de la messe vous pouvez vous rendre sur ce lien:

https://www.aelf.org/2019-03-31/romain/messe

(Jos 5, 9a.10-12)  Lecture du livre de Josué  
(2 Co 5, 17-21)  Lecture de la 2ième lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens   (Lc 15, 1-3.11-32)  Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

 

Quand on reprend cet épisode de l’aveugle guéri, s’il n’y avait pas, en fond de décor, la Passion du Christ et ses souffrances, on pourrait sourire.
Un homme guéri d’une infirmité et tout le monde s’affole…
On se demande pourquoi ?
Les disciples se posent question
l’aveugle ne se pose pas de question, mais doit répondre à de nombreuses questions.
Les voisins se posent question et doutent même de l’identité du malheureux.
Les pharisiens ne doutent pas mais s’agitent et se sentent mal.
Les parents du bienheureux mendiant. Ils ne savent que penser et surtout que dire.
Et Jésus a fait bouger cette fourmilière et va conclure.
Mais quel est le problème ?
Le fond du problème ?
Il semble en fait être plus profond que l’histoire d’une guérison même miraculeuse.
Saint Jean écrit : ‘Les juifs ne pouvaient pas croire que cet homme avait été aveugle et que maintenant il pouvait voir’.
Je crois que là se situe le cœur de l’affaire.
Au début, un malheureux, qui par la force des choses ne voit rien.
A la fin, une foule de malheureux, qui n’arrive pas à voir l’évidence, ne veulent pas reconnaître l’évidence.
Jésus, avec un peu de terre renverse le monde.
Il renverse le pouvoir de la lumière et des ténèbres. Il renverse la psychologie de ceux qui le suivent et les bases logiques de ceux qui ne le suivront pas.
Incroyable.
La question première qu’il manifeste, la voici : « est-ce que je vois bien la réalité des choses ? »
Comment je vois la réalité ?
Est-ce que je ne laisse pas passer à côté de moi, tout un pan d’existence, de vérité ?
Parce que si je nage dans mon monde, soit d’illusion, soit de frontières bien serrées, je fausse ma vie pour moi-même.
Je fais de ma vie un horizon bloqué.
Et c’est quand même grave de passer une vie sur un bout d’horizon bloqué.
Et c’est bien le problème que soulève la guérison de l’aveugle-né.
Comment je vois la réalité ?
Et est-ce que je peux admettre que quelque chose me dépasse… Ne soit pas selon ma logique habituelle ?
Dans un passage de l’Archipel du Goulag, Soljénitsyne décrit cette situation qui lui est arrivée. Il est dans un train, transféré entre deux gardes en civil dans un camp stalinien de travaux forcés. Il a quitté la veille une cellule de détention, il part en direction d’une autre cellule où le moindre bout de maigre autour d’un os peut prolonger sa vie d’une journée et il est attentif aux propos bizarres et futiles des voyageurs du wagon :
‘une belle-mère, Dieu sait pourquoi, ne s’entend pas avec sa bru ; les voisins qui partagent l’appartement communautaire, gaspillent le courant en laissant le couloir éclairé et, en plus, ne s’essuient pas les pieds. Untel s’est vu offrir une bonne place, mais il ne se décide pas à déménager, etc… »
Et lui, le prisonnier inaperçu, voit clairement une autre mesure des choses de l’univers, des faiblesses et des passions ! … Il lui semble être vivant, et eux il semble que c’est par erreur qu’ils se croient en vie.
Et Soljénitsyne réfléchit à part soi : « Frères ! hommes ! Pourquoi la vie vous a-t-elle été donnée ? » Des hommes se font fusillés, ils rêvent de lécher les arêtes d’un poisson salé et de réchauffer leurs pieds gelés, cependant que vous, sous un ciel bleu, vous avez le droit de disposer de votre destin, de boire de l’eau, de voyagez sans escorte. Alors, qu’est-ce que c’est que cette histoire de pieds non-essuyés ? Que vient faire cette belle-mère ?… »
[Archipel du Goulag – tome 1 – p415]
Admettre la réalité n’est pas si facile, en fin de compte. Nos détournements prennent des chemins si communs.
On ne cesse de se poser des questions : ‘pourquoi cela ? Comment cela ?
D’où cela vient-il ? Que se passe-t-il ?
On ne cesse de s’informer à s’en rendre malade et de se perdre dans la surinformation pour éviter la réalité au cœur de nous.
Les pharisiens sont spécialistes de cette méthode.
Parce que rien de tel pour éviter la réalité que de se garer dans notre cerveau.
Car voir la réalité, c’est la vivre, non pas la penser.
Se laisser toucher le cœur est risqué, autant dans la joie que dans la peine.
Parce que accueillir un événement par sa vie, c’est lui permettre de nous dépasser.
La véritable sagesse ouvre à l’inconnu. Elle dit : ‘j’ai l’impression que ce qui m’échappe est infiniment plus que ce que je crois saisir.’
La fausse sagesse écrase la réalité et la ligote.
Alors, pour rendre vivable et légère notre vie, qu’est-ce qu’il faut introduire et cultiver ?
Nous le savons, frères et sœurs, c’est la foi.
Cette cette intuition qui ouvre sur le mystère et rend vivable notre histoire.
La foi reconnaît la noblesse de la réalité. Si elle est pratiquée.
La foi vécue, pas la foi pensée qui peut-être une déviation.
La foi ne se pense pas, elle se vit par pénétration des ténèbres. Et à genoux.
Se mettre à genoux est une attitude majestueuse, de joie.
Se laisser pénétrer des ténèbres, c’est goûter à la lumière.
Ça ne veut pas dire que tout se vaut. Et que chaque homme serait une lanterne solitaire.
Mais ça veut dire qu’il y a une lumière au-dessus de nous.
La réalité dans le moindre petit lapin qui court ou dans l’infinité des astres bien réglés est trop dense de signification.
Voir le lapin dans une lumière de foi, c’est être plus intelligent.
Parce que la foi est une lumière sur notre intelligence et l’homme croyant a davantage d’intelligence de la nature que celui qui fait fonctionner son cerveau logique uniquement.
Car l’homme croyant pénètre le cœur des choses dans leur existence immédiate.
Le non-croyant doit inévitablement se réfugier dans sa logique ou s’il est fatigué de penser se réfugier dans les excitations du corps et les plaisirs pour calmer sa machine.
Les pharisiens sont dans leur logique blindée et ils excluent toute communion à la puissance de Dieu qui les déroute.
Votre baptême, Séverine, est un appel à agrandir le monde.
Par votre baptême, vous affirmez que vous voulez une dimension invisible à votre vie.
Et donc vous affirmez que sans le baptême vous resteriez aveugle.
Vis-à-vis de la grâce de Dieu, de la présence de Dieu, nous sommes tous, au départ, des aveugles-nés.
Et voir, c’est quoi ? C’est reconnaître que la réalité s’ouvre sur d’autres réalités, ô combien épanouissantes, mais que Dieu garde en son cœur.
Mais là enfin, nous vivrons Dieu et existerons avec la nature, de tout notre être et de toute notre âme. La joie parfaite, frères.