HOMELIES 23° DIMANCHE ORDINAIRE

Le plus grand mal que nous ayons vécu, ou que nous vivons… Quel est il ?
On peut répondre : une maladie. Un échec cuisant de la vie. La disparition d’un être cher. L’adversité. L’injustice…
Il y a de nombreuses situations de mal et de mal être.
Frères et sœurs, je ne crois pas que le mal le plus vif et le plus profond se trouve dans ces situations.
Il y a quelque chose qui est encore plus douloureuse.
C’est l’incompréhension, la non compréhension de ce qui se passe, de ce qu’on subit.
Quand on est malade, quand on subit une injustice, qu’on déraille d’une façon ou d’une autre, quand une séparation nous est infligée, il y a comme une ténèbre qui obscurcit le fond de notre esprit.
Cela va contre la nature de notre esprit et de la vérité.
Le mal le pire n’est pas la douleur, c’est le fait qu’on n’arrive pas à expliquer cette douleur.
(Pensons aux enfants dont les parents se séparent… ils n’ont pas la capacité de comprendre la rupture d’amour. Et pour eux c’est un martyre silencieux, de leur intelligence, qui les marquera à vie)
C’est le fait d’être aveugle qui est angoissant.
La nuit est angoissante car elle ne permet pas de tout voir.

Jésus rencontre un sourd. On lui amène plutôt…
Il y a chez un sourd un phénomène similaire à la perte de la vue.
Il ne saisit pas une partie de la réalité. Et c’est terrible cette fermeture au bruit du vent, aux sons des violons et de la harpe.
Aux mots d’amour et même aux paroles de haine qu’il est préférable d’écouter plutôt que de ne pas connaître.
Le silence est pour l’oreille ce que la nuit est pour l’œil. Un sourd ne comprend pas tout.

Pourquoi cette rencontre de Jésus avec le sourd-muet nous interpelle ?
Pour deux raisons.
La première c’est que nous avons conscience au fond de nous que nous sommes sourds sur une partie de la réalité.
Nous sommes aveugles sur une partie de la réalité.
Et nous n’arrivons pas à exprimer tout notre message, tout nous-même, toutes nos richesses intérieures.
Même à celui ou à celle qui partage dans l’amour, notre vie.
Bref, nous fonctionnons sur un univers qui est très limité.
Limité par nos propres limites. Et c’est frustrant.
Ceci dit, si vous avez cette perception d’un manque, je vous rassure, c’est bon signe.
Il n’y a rien de plus repoussant que quelqu’un qui se considère tout savant, tout puissant, infaillible et illimité. Et qui n’admet aucune poésie dans sa vie.
Car rien n’ouvre ses oreilles à d’autres messages que le sien.

Reconnaître que nous ne comprenons pas tout, admettre que nous sommes environnés par le mystère, est un acte d’humilité qui ouvre l’intelligence.
Je vais même plus loin.
Si, au moment où je comprends quelque chose ou quelqu’un, je me dis : ‘ il y a quelque chose d’essentiel qui m’échappe ‘.
‘Je suis sourd à une certaine mélodie des profondeurs… profondeur des esprits, des cœurs, profondeur des torrents d’existence…
Je ne sais pas ce qui m’échappe mais je ne peux pas tout saisir…’
Alors, si j’admets ceci, je me mets déjà en position de foi.
Je me mets déjà à la petite porte qui m’ouvre de nouveaux horizons.
Et je me donne la possibilité de grandir.
Je me libère.
Je ne suis peut-être pas immédiatement dans la foi théologale qui peut combler mon cœur de Dieu, mais je ne suis pas loin de la grâce du Saint-Esprit qui m’ouvre sur le mystère de la vie éternelle.
Vous voyez, frères et sœurs, que l’acte le plus intelligent d’un homme, c’est de se reconnaître aveugle et sourd aux mélodies qui le dépassent.
C’est tout simplement de se croire limité.
Jusqu’à même se reconnaître complètement sourd à tout ce qui importe vraiment de la vie.
Les pauvres sont quasi forcés à cette attitude intérieure, quand ils ne sont pas submergés par l’orgueil.
Faites cette expérience d’admettre que ce qui vous est le plus cher, le plus aimé, et le plus connu, celui qui partage votre cœur : votre conjoint, votre enfant, mais ce peut-être aussi votre savoir…  admettez qu’il contient un mystère inaccessible, en tout cas un mystère qui vous reste caché.
Alors vous devenez plus intelligent de l’intelligence de la foi.

Vous allez me dire :
‘ mais alors on se fabrique l’angoisse puisque ce qui nous est inconnu produit l’inquiétude.
Et bien oui… il y a un mouvement de frayeur devant la grandeur du mystère…
C’est d’ailleurs une étape de la vie spirituelle.
Quand on entre dans la proximité silencieuse de la divinité, il y a une certaine frayeur à passer avec courage.
Une déstabilisation de notre être qui plonge dans les profondeurs. Oui.
Dans les profondeurs de l’autre.
Et qui nous attire dans les profondeurs de nous-même.
Comment s’en sortir ?
A coup d’analyse et de psychanalyse ? Certainement pas.

Je vous ai dit que la rencontre de Jésus avec le sourd-muet nous interpellait pour deux raisons. Voici la deuxième, qui nous libère.
C’est que la rencontre avec Jésus résout tous les gouffres de silence, et apaise nos cœurs effrayés.
Il y a un mystère du mal, effrayant… qu’avec Jésus nous pouvons traverser.
Mais il y a un mystère du bien, un mystère d’innocence, qui peut-être aussi effrayant…
Jésus vient le cueillir au-delà de nos résistances.
Avec Jésus nous pouvons nous mettre à l’écoute des musiques éternelles qui traversent nos journées et nos cœurs, sans être paralysé par la peur.
Et peu à peu, Jésus transforme notre écoute, notre docilité à la grâce, et nous fait participer à son amitié rassurante.
Il nous permet d’entrer dans une obéissance au réel, qui change notre vie, et nous nourrit d’un nouveau style de communication et de compréhension.
Ce changement modifie notre mode de voir le monde et de l’écouter.
Nous pénétrons dans une vie plus riche, plus intense et plus vraie.
Un dynamisme nouveau, de paix et de force.
Nos expériences de foi, de prière, d’amour, mais aussi de relation avec nos proches et avec les inconnus changent de lumière et de visage.
Une sorte de saveur intérieure va irriguer notre travail, nos rencontres, nos projets, nos efforts et nos souffrances, notre imagination et jusqu’à notre sommeil.
Saint Paul parle de l’homme nouveau…
Frères et sœurs, avez-vous faim du mystère de Dieu qui se transforme en flamme d’amour. Une envie de communier à la beauté de Dieu derrière les limites du monde pas beau ? Avez-vous une prière ou un mot d’adoration chaque fois que vous respirez ?

Jésus est le seul qui puisse ouvrir nos oreilles aux harmonies silencieuses du mystère.
Parce qu’il vient d’au-delà de notre nature.
De notre nature blessée.
Et lorsque nos oreilles sont ouvertes aux nouvelles mélodies, alors les mots viennent aisément sur nos lèvres pour que nous les soufflions à notre monde.. qui ne les entend pas.