HOMELIE QUATRIEME DIMANCHE DE PÂQUES

L’autre jour, j’étais sur la route du Thoronet.
Et il y a en ce moment un grand troupeau de moutons qui paissent tranquillement, comme des moutons, dans les champs sur le bord de la route.
C’est toujours mignon, ce rassemblement de bêtes paisibles.
Sauf que ce n’est pas tout à fait la même scène que nous présente Jésus.
Même actuellement, en Israël, les moutons ne vivent pas selon les mêmes principes que les nôtres.
Les moutons d’Israël sont frères des moutons français, mais ils n’ont pas la même culture.
Je ne sais même pas s’ils se comprendraient si on mettait nos moutons dans un avion et qu’on les fasse atterrir en Israël.
Si on faisait un jumelage de nos gentils moutons avec les gentils moutons des bédouins d’Israël.
Parce que, en fait, presque partout en France, on a déconstruit aussi la culture moutonne.
Nos moutons n’ont pas fait de manifs mais ils n’en pensent pas moins de la révolution culturelle qu’on leur a imposée depuis quelques années.
Alors, quelle différence entre les moutons Israéliens et les moutons français ?
Admettons que les moutons israéliens sont parfois moins gras.
Normal, on les voit davantage au bord du désert dans les régions de Beersheba, ou dans les collines pelées qui mènent de Jérusalem à Jéricho.
Entre Bethléem et Hébron aussi.
Mais là où la terre est meilleure les moutons n’ont pas leur entrée.
On préfère cultiver des arbres ou des légumes en culture intensive.
Les bédouins, et leurs moutons, plantent leurs tentes fait de bric et de brocs dans les cailloux du désert parmi lesquels la plupart du temps de l’année il n’y a que des touffes d’herbes sèches à brouter.
Et pourtant c’est avec ces touffes d’herbes sèches un peu broussailleuses que nos petites bêtes très douces font leur vie et ne se plaignent pas.
Avec ça les brebis font des petits, avec la queue qui branle quand ils tètent le lait de leur maman. Des petits qui tètent, ils sont toujours contents.
Et tout le monde est content, même ceux qui les regardent.
Les Bédouins passent leur journée à regarder leurs moutons, à leurs parler, à bricoler quelques casseroles cabossées, et parfois un revisser quelques boulons pour prolonger la vie de leur voiture.
Alors évidemment du temps de Jésus il n’y avait pas de voiture brinquebalante.
Là aussi il y a eu évolution.
Les Bédouins vont chercher l’eau dans des jerricanes en voiture.
Les bergers du temps de Jésus, comme au temps d’Abraham, connaissaient les points d’eau au milieu de nulle part.

Et nos moutons français ?
Je dois dire qu’ils sont bien gras…
Et que leurs gilets de laine sont confortables au sortir de l’hiver même si l’hiver provençal n’est pas aussi terrible qu’en Israël.
Qu’est-ce que fait un mouton français ?
Il broute.
Qu’est-ce que fait un mouton israélien. il broute.
Qu’est-ce que fait une brebis française. Elle s’engraisse et elle pense à son petit.
Qu’est-ce que fait une brebis israélienne ?
Elle pense à son petit et elle essaye d’apaiser sa faim. Et de lui apprendre à rester près d’elle, ce qui n’est pas toujours facile.
Chaque tige d’herbe à moitié sèche elle la mâche deux fois plus que nos moutons français.
Parce que la brebis israélienne sait qu’il ne faut rien perdre de la divine substance sortie du sol.
Tandis que la brebis française elle sait qu’elle aura toujours du gâteau en abondance, bien vert, bien dodu.
En fait la brebis française, son plus grand souci, c’est de choisir entre une herbe grasse et une herbe encore plus grasse. Si elle trouve du trèfle ou de la luzerne, ça c’est son délice !
Tandis que la brebis israélienne, son souci c’est simplement de trouver de l’herbe.
Vous voyez, frères et sœurs, la philosophie entre moutons n’est pas la même.
Et pourtant…
Et pourtant j’ai remarqué dans le regard du mouton israélien une petite flamme de bonheur que nos moutons français n’ont pas.
On pourrait se dire :
Mais les moutons israéliens sont traumatisés dans leur inconscient collectif.
Les moutons israéliens savent bien que des générations de leurs ancêtres ont servi au sacrifice pour suivre les Lois de Moïse.
Que de brebis parmi leurs ancêtres ont pleuré leur petit agneau d’un an, égorgés en sacrifice pour le Dieu d’Israël !
Pour pardonner les péchés des hommes…
On pourrait se dire : on comprend que les moutons israéliens se méfient du Dieu Tout-Puissant !
Alors que nos moutons français, dans leurs pâturages abondants, ne peuvent que rendre grâce à Dieu des bienfaits du Créateur et ne se méfier que des restaurateurs..
Bien sûr, de temps en temps, l’un ou l’autre sert de rôti sur quelques tables.
Mais quand un mouton français disparaît, c’est vraiment dans la paix. on ne sait pas où il est passé tout simplement.
Tandis que combien de moutons israéliens ont vu les membres de leur famille égorgés devant eux !
Et en plus on ne fournit pas de psychologue pour tous ses frères et sœurs traumatisés.
Donc, le mouton israélien est quand même aguerri à la vie et à la mort.

Vous voyez déjà, la culture française et la culture israélienne ovine n’a pas du tout le même impact psychologique chez le mouton.
L’un et l’autre non pas la même culture gastronomique.
L’un et l’autre n’ont pas le même paysage.
Et enfin l’un et l’autre n’ont pas le même rapport à la religion.
Un mouton israélien sait bien que pendant des milliers d’années ses ancêtres sont devenus sacrés sous le couteau du sacrificateur.
Le mouton français n’a pas de notion du sacré…

Et pourtant… je maintiens que dans le regard du mouton d’Israël se trouve une lumière que je n’ai jamais trouvé dans l’œil d’un mouton français.
Pourquoi ?

Et bien c’est très clair. Je vous donne la clé …
Les moutons de la route départementale 562… ils étaient tout seuls….
Ils faisaient silence au milieu d’un champ entouré d’une clôture électrique.
Tandis que les moutons israéliens ils ne sont pas seuls.
Un mouton israélien a toujours un regard sur son berger qui est là.
Ou plutôt une oreille…
En tout cas, il sait que son berger n’est pas loin même s’il a été chercher de l’eau.
Le mouton israélien même s’il connaît le bruit du 4*4, goûte la plupart du temps au silence du désert.
Et son bruit préféré, et qu’il connaît bien, c’est la voix de son pasteur.
Il n’y a qu’elle qui l’intéresse.
Tandis que le mouton français a perdu son pasteur.
Ah ! il le voit bien une fois par jour… Et encore, parfois, ce n’est pas tous les jours…
Or un mouton qui n’a pas de pasteur c’est un mouton malheureux.
C’est un mouton qui ne se sent pas exister pleinement.
Parce que c’est le pasteur qui rassure et conduit le troupeau.
En tout cas qui lui donne la paix du cœur.
Et voilà la différence, c’est que le mouton français, bien nourri, n’a pas la paix du cœur.
Tandis que le mouton israélien un peu plus maigre, se réjouit de son pasteur qui est avec lui, nuit et jour.
Le Bédouin israélien ne fait pas de grand discours.
Son mouton ne demande pas de grande philosophie.
Il demande simplement d’être rassuré par la voix de son berger. Parfois consolé.
Malgré les tensions des hommes en guerre, malgré le nombre de cailloux plus important que celui des herbes, le mouton d’Israël n’a pas besoin de cardiologue.
Tandis que le mouton français il est toujours inquiet.
Parce qu’il n’a pas son berger H24.

Un chrétien qui ne connaît pas la voix de Jésus et qui n’a pas inscrit en son cœur la voix de son pasteur, est un chrétien inquiet qui se reconnaîtra davantage du côté de nos moutons français actuels que du côté des moutons d’Israël qui ont reconnus leur berger et qui goûtent à la grâce infuse qui libère la confiance du cœur et la joie de l’union à Dieu sur les sommets paisibles.
« Seigneur prend pitié de nous. Fais de nous des moutons israéliens… »

HOMELIE TROISIEME DIMANCHE DE PÂQUES

« Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous,
tandis qu’il nous parlait sur la route
et nous ouvrait les Écritures ? »

Il y a deux façons de connaître.
De connaître le monde, les personnes que nous aimons, de nous connaître nous-mêmes.
Je dirais même qu’il y a deux familles d’esprit.
Qui malheureusement ne se comprennent pas bien et ont des grandes difficultés à communier ensemble.

On peut connaître le monde par accumulation.
Première famille…
Et la deuxième famille, c’est celle de l’unité et de la simplification.

Alors je m’explique :
Connaître par accumulation, c’est multiplier les observations, c’est être attentif aux événements, rassembler le plus de connaissances possibles pour faire nos choix, élaborer des projets, résoudre des problèmes.
Ce n’est pas mauvais en soi…
Nous sommes devant un paysage de montagne… et nous rassemblons tous les renseignements qui vont nous permettre de mieux nous situer.
À combien culminent les monts.. ?
Qu’est-ce que l’on cultive sur les pentes exposées au soleil..?
Comment protéger les moutons des attaques des loups.?
Quels sont les chemins de grande randonnée..?
Bref, on analyse tout ça.
Et la nature nous intéresse par les coutumes des écureuils, des sangliers, du renard, et même des toutes petites fourmis infatigables..
Tout ça est très intéressant.
Par là, je vais comprendre l’équilibre et l’harmonie de la Création.
Première famille…

Deuxième famille… la connaissance par l’unité. Vous allez voir, c’est très différent..
Pour connaître je veux entrer en communion.
Je me rappelle les heures que je passais, quand j’étais encore en culotte courte, à observer les jeux des écureuils, la trace des sangliers, à surprendre les perdrix au milieu des champs de blé, bref, à vivre la nature.
Il n’y avait pas Internet, ni les innombrables documentaires qui nous expliquent…
Et sans le connaître encore je me rapprochais de mon frère François d’Assise :
‘frère soleil ! Frère écureuil ! frère renard et frère sanglier… !’ criait-il au milieu de nulle part. Sœur eau, et sœur montagne..!
Et sans le savoir, j’entrais dans la famille qui veut vivre l’existence des choses.
Je comprendrais, plus tard, que c’est la meilleure connaissance de Dieu, la connaissance ‘expérimentale’ de la grâce divine, qui prend le chemin de la communion et nous élève jusqu’à lui.

Mine de rien, la question des pèlerins d’Emmaüs avant que Jésus ne les accompagne ouvre au problème de la connaissance.
Ces deux hommes se posent des questions sur le déroulement des événements qui les ont meurtris.
Et ils ne comprennent plus rien. Leur tête ne suit plus.
Ils ont vu Jésus, ils ont comparé ses faits et gestes, ses miracles, avec leurs espoirs et leurs attentes. Ils voulaient la délivrance d’Israël.
Jusques-là, ils font partie de la première famille.
Ils rassemblent les arguments, ils comparent, ils cherchent le positif et le négatif, ils méditent et ils imaginent ce qui aurait dû se passer et… ils aboutissent à un échec total.
A un gouffre de déception.
Ils n’arrivent pas à faire rentrer dans leur conception ce qui vient de se passer.
Ça les dépasse.

Vient le deuxième temps :
Un homme… réel… qui se met à leurs pas, sur leur route.
Ils prêtent attention à cet homme qui les écoute et qui les laisse parler.
Et ces deux-là se confient.
Mais sa présence déjà change leurs regards. Il va les rejoindre sur un message que ces deux hommes connaissent bien : la Parole de Dieu.
Or la Parole de Dieu est unificatrice.
La Parole de Dieu simplifie.
Pourquoi ?
Parce qu’elle oriente notre esprit et notre cœur vers une unique profondeur, celle du mystère de l’existence de Dieu.
Pas de l’analyse.
Vous voyez, frères et sœurs, la différence de regard.
Les pèlerins d’Emmaüs cherchent une explication selon leurs critères.
Jésus leur propose de se mettre à l’écoute. A l’écoute du cœur de Dieu.
Et pour cela, ils doivent laisser tomber leurs hypothèses et même leurs observations pour admettre que Dieu parle plus loin, plus lumineux; comme un appel qui nous dit :
« viens suis-moi…»
C’est complètement différent de la démarche d’accumulation.
Et cette différence on peut la trouver dans la prière, aussi…
Certains prient par accumulation : des prières, des mots, des idées, des imaginations Et la prière nous ramène à nous-mêmes.
Dieu ne peut pas en placer une, prendre lui-même la parole.
Une prière qui ne lâche pas les paroles et les méditations ne permet pas à Dieu de parler, au cœur.
De parler à notre cœur et d’ouvrir notre âme à la grâce de son amour.
Les paroles et les discours dans la prière doivent rester des préliminaires, et laisser place au cœur à cœur.
Jésus a insisté là-dessus : « ne rabâchez pas comme les pharisiens».
La finalité de la prière doit être un silence d’écoute du mystère divin

Je reviens aux pèlerins d’Emmaüs..
Qu’est-ce que provoquent les mots de Jésus qui expliquent les mots de la Bible ?
C’est très simple, les mots de Jésus rejoignent le désir profond du cœur de ces deux hommes.
Ils l’admettent eux-mêmes :
« nos cœurs n’étaient-ils pas tout brûlants lorsqu’il nous expliquait des Écritures ? »
Jésus a touché leurs cœurs.
Mais ce n’est pas tout.

Ce ne sont plus les événements qui les intéressent et l’histoire des derniers jours;
Ce qui intéresse ces deux pèlerins c’est l’homme qui est avec eux.
« reste avec nous…»
Ils ont changé leur manière de connaître et de voir les choses.
Et c’est bien la démarche de la foi; d’une conversion de foi :
On veut tout expliquer, et puis un jour quelque chose nous dépasse.
Ce quelque chose c’est peut-être simplement notre désir d’une rencontre. D’aimer ou d’être aimé(e).
Et là, on comprend qu’il ne s’agit plus d’expliquer.
Il s’agit d’ouvrir son cœur à une autre existence qui nous reste mystérieuse.
Il y a comme quelque chose qui nous fascine parce que tout se simplifie en nous.
On peut dire qu’il y a conversion à partir de ce moment-là.
Quand on rencontre un appel au mystère et que l’on est comme obligé de se mettre à l’écoute.
Et on commence à faire partie de la deuxième famille.
Celle dont l’esprit se laisse envahir par un mystère d’unité qui est en fait un mystère d’amour et une nouvelle sagesse. Et pour cela je dois faire silence.
Je ne veux pas savoir, je veux être rempli de lumière.
C’est très différent.
Et que se passe-t-il pour les pèlerins d’Emmaüs ?
À ce moment-là, ils accèdent à une connaissance supérieure.
À partir de rien :
D’un bout de pain que Jésus, ressuscité, partage devant eux.
Ils entrent dans la connaissance du sacrement.
Ils entrent dans la connaissance de la grâce divine dont ils ont la source à leur table, en face d’eux : le Verbe de Dieu…
Et ce qu’ils n’arrivaient pas à comprendre en décortiquant les événements des derniers jours, cela leur devient lumineux.

Oui, cet homme Jésus a tout accompli; tout ce que l’homme peut vivre de plus fort et de plus profond, cet homme Jésus lui a donné des dimensions infinies.
Jésus a donné la paix au cœur des hommes, de tous les hommes.
Il a offert la paix par la voix du mystère, du sacrifice, du pardon, de la vie éternelle. De l’union à Dieu; par la grâce de l’amour divin.

Remarquez frères et sœurs, que l’Écriture sainte, les évangiles nous appellent à faire partie de la deuxième famille.
La famille de la connaissance mystique.
De la famille qui se simplifie plutôt qu’elle ne se complique la vie.
Quand les évangélistes écrivent la vie de Jésus ils sont toujours dans une intention de simplification et d’unité.
Ils ne décrivent pas la taille de Jésus, la couleur de ses yeux, sa façon de marcher ou de rire ou de manger des figues.
Parce que tout cela fait partie d’une connaissance d’accumulation qui n’apporte pas la paix au cœur.
C’est la connaissance que nous propose les réseaux, que nous propose l’intelligence artificielle :
Accumulation de connaissances, parfois de visions ou de messages, qui nous donne l’illusion de savoir et qui, par une curiosité légitime, nous éloigne à pas feutrés de l’amour qui peut combler le cœur d’un homme ou d’une femme.

Le chrétien ira toujours à rebours de ce que lui propose le monde.
Mais lorsque, au détour de son chemin, il rencontre le Christ, libérateur des cœurs et non pas d’un pays, alors il entre dans une nouvelle famille.
Et il retourne sur son chemin et là, il dit, il proclame :
Je fais partie d’un mystère dont le cœur est le Christ ressuscité, et je ne veux plus rien savoir que celui qui me comble de joie.
Quand les deux hommes sur le chemin d’Emmaüs reviennent vers les apôtres, ils ont vécu une conversion qu’ils n’avaient pas atteint avant la mort et la Résurrection de Jésus.

Il me vient cette réplique que Shakespeare attribue à Antoine devant le corps de César qui vient d’être assassiné.
Cette réplique s’appliquerait tellement plus à celui qui rencontre le Christ.
Antoine compare César a un cerf, forcé par ses chasseurs…
Voici la réplique :
« Ici, tu tombas, brave cerf aux abois; ici, tes chasseurs t’environnent, blasonnés aux couleurs de ta dépouille, vêtus de rouge vif par ta mort.
Ô cerf, dont la forêt était le monde ! et le cœur, le cœur du monde ! (…) »
Si Antoine avait connu Jésus, il aurait pu dire :
« Ô Christ ! dont le cœur est le cœur du monde !… »
Voilà la connaissance si simple et parfaite, qui suffit…

HOMELIE FETE DE LA SAINTE FAMILLE

Frères et sœurs,
Nous fêtons la Sainte Famille.
On peut donc penser qu’elle est comme une lumière qui éclaire toute famille.
Or, aucune famille n’est configurée comme une autre famille.
On ne peut pas comparer Monsieur et Madame Dupont à aucun autre couple de Durant . Ni les parents, ni les enfants. Ni dans leur vie intime, ni dans leur vie publique (Peut-être, de loin, pour la vie publique ou le travail, il peut y avoir parfois quelques rapprochements).
La Sainte Famille n’a aucune ressemblance avec aucun de nos parents, ni en grâce, ni en pureté, ni en harmonie, et encore moins dans leur mission..
Mais n’existerait-il pas une vertu qui nous rapprocherait de la Sainte Famille?
J’en vois une, lumineuse, principale, spécifiquement chrétienne; je dirais même délicieusement chrétienne.
Les textes d’aujourd’hui proposés par l’Église la confirme avec évidence et la murmure à notre cœur avec insistance.
Je parle de la vertu de compassion.
Toute vraie famille, qui garde vaille que vaille, l’unité naturelle d’une famille – papa, maman, et les enfants, fécondité du couple – et inévitablement humble.
Et c’est toute la leçon de Ben Sira, dans la première lecture.
Goethe écrivit dans ses Maximes une réflexion qui est devenue citation commune et même passée en proverbe.
« il n’y a pas de grand homme pour son valet de chambre ».
Cette constatation n’est pas en raison d’un manque de qualité du premier, c’est en raison de la proximité du regard du valet sur les besoins communs du grand homme.
Le grand homme, pour faire de grands pas doit enfiler ses bottes avec ses rhumatismes; et malheureusement, il peut oublier ses clés de voiture dans une poche de son pantalon qui tourne dans la machine à laver…
Le grand homme a ses défauts et le valet, lui, ne retient que ces détails qui sont quotidiens et nombreux.
Ainsi en est-il dans une famille.
Pour ses enfants, leur père n’est pas souvent un grand… ‘ père ‘.
Et leur mère une grande ‘ femme ‘.
Et les parents considèrent leurs enfants ‘grands’ tant qu’il promettent encore, par une sorte d’ambition illusoire, jusqu’à ce qu’ils atteignent leur plafond qui n’est pas souvent plus haut que le plafond de la normalité.

Ben Sira ne cesse de défendre le père et la maman.
Il est entré dans l’âge de la compassion. De la belle compassion.
De la compassion qui grandit l’homme.
Car l’homme grand et celui qui regarde avec compassion.
« celui qui honore son père obtient le pardon de ses péchés, » écrit Ben Sira.
« celui qui honore sa mère ramasse un trésor ».
Cet honneur correspond exactement au mouvement de compassion et au mouvement d’intelligence profonde de l’autre,
qui réclame généralement des années pour trouver sa douceur, sa tendresse vraie.
Et comme par hasard, ce regard profond sur celui qu’on voit tous les jours dans ses faiblesses incurables, c’est le regard de pardon qui nous obtient le pardon de Dieu.

La compassion n’a rien à voir avec l’affectif fusionnel qui fausse la relation tant avec son père qu’avec sa mère. L’affectif fusionnel asphyxie l’âme et l’intelligence.
La compassion et lucide et bien plus saine.

Traduisons les belles paroles de Ben Sira :
« celui qui honore son père aura de la joie dans ses enfants »
Bien évidemment… car celui qui a compassion des limites de son père aura l’humilité avec ses enfants et ses enfants lui rendront en tendresse.
« celui qui glorifie son père verra de longs jours ». Bien sûr !
Puisqu’il ne se battra pas toute sa vie dans la révolte d’avoir eu un père si nul.
« celui qui obéit au Seigneur donne du réconfort à sa mère » bien sûr !
Puisqu’il saura, celui-là qui obéit, combien sa mère a de mérite à obéir elle-même à la suite des jours et des événements.
L’obéissance au Seigneur est une école de compassion, tellement elle demande d’humilité .
« la miséricorde envers ton père ne sera pas oubliée ». Dit encore Ben Sira.
La miséricorde pur jus, la belle miséricorde et en fait celle qui est .enveloppée de compassion.
Et la miséricorde pour notre père nous ajuste à la miséricorde divine.
Ou plutôt l’inverse… quand on expérimente la miséricorde divine pour notre pauvre cœur blessé, alors la miséricorde pour notre père devient possible, quel que soit le visage patibulaire de notre père.

Avec cette introduction, nous pouvons nous aventurer dans le jardin de Saint Paul et comprendre Saint Paul.
Le terrible saint Paul, tout tendu de volonté et d’esprit de force pour tourner le cœur de ses frères, et des païens, vers le Seigneur..
Que dit-il ?
Habillez-vous… dit-il au Colossiens, « habillez-vous de tendresse et de compassion ».
Le rude Paul, il pleure presque, il supplie pour que sa nouvelle communauté témoigne de la douceur, de son pardon, de son humilité qui ne peuvent être véridiques que si elle jaillissent d’un fond d’amour et de l’Esprit Saint.
Mais c’est le même message que celui de Ben Sira ! et il va plus loin, plus précis encore…

« femmes, soyez soumises à votre mari ! »
Certains, impurs, vont se frotter les mains et dire :
‘ quel beau témoignage : une femme soumise à son mari ! voilà qui est très bon… ‘
Et certaines, d’ailleurs tout aussi impures, mais davantage coincées et meurtries, diront :
‘ jamais ! jamais de la vie ! Au diable Saint Paul !’
Arrêtons-nous une minute.
Reprenons notre souffle, frères et sœurs.
Ou plutôt reprenons l’esprit de saint Paul et devenant fils et fille de l’Église, plutôt que de se bloquer sur place en ne respirant plus.
Et si on osait demander : ‘ comment serait-ce possible?’
Et si j’abordais cela dans la prière.
Et si je demandais l’esprit de Saint Paul, l’Esprit Saint…
Reprenons notre tricot avec le fil de la compassion.
Évidemment, Paul ajoute très vite : ‘ dans le Seigneur, c’est ce qui convient ‘
Parce qu’une soumission qui ne serait pas dans le Seigneur dans la grâce du sacrement du mariage et du désir de sanctification de son conjoint serait destructrice.
Ce serait prendre l’autoroute à contresens.
‘ dans le Seigneur… ‘ la relation par la compassion, une compassion inévitablement réciproque, elle ouvre la compassion pour le pauvre cœur de l’autre, de son conjoint, et appelle la compassion et la paix du Christ qui est le fondement d’une union d’amour, malgré tous les dysfonctionnements de faiblesse ou de péchés même.
On ne se frotte plus les mains, c’est un sommet permis par la grâce de Dieu.
Et la réponse du mari pour sa femme, elle est inscrite dans la grâce du jour du mariage : elle est de compassion encore et toujours.
« Maris, aimez votre femme, ne soyez pas désagréables avec elle ».
Parce que nous sommes tous dans le même désir d’union de pauvretés qui veulent se rencontrer.
Si on en reste à la pauvreté nous serons toujours déçus.

Alors je reviens ma première question.
Comment la Sainte Famille qui n’a pas eu la même expérience pratique, la même expérience conjugale que chacune de nos familles, peut-elle être lumière pour notre temps ?

La réponse elle vient de Saint Paul, elle vient aussi de Ben Sira le sage.
L’expérience de la relation ne vient pas des années à regarder la télévision dans un même canapé, ni de manger la même cuisine au beurre ou d’avoir dans son verre le même jus de fruit que son conjoint.
Elle ne vient pas de reproduire les mêmes efforts de fidélité que nos parents ont essayé de vivre, et de supporter les mêmes reproches que nos parents se sont échangés aussi. Ou de les éviter…
Le fond du couple et de la famille, il émerge d’un regard qui dépasse les aléas de l’affectif et d’une complémentarité qui n’est jamais satisfaisante en plénitude.
Il vient d’un regard de compassion expérimentée dans la grâce.
Dans la grâce d’abord du Seigneur sur notre faiblesse, compassion divine qui s’appelle miséricorde.
Et qui permet un autre regard de compassion, différent, qui est le respect d’un mystère de faiblesse chez son mari, chez son épouse.
Le plus bel amour de son mari, ce n’est pas un amour d’admiration et d’éblouissement, un jour de printemps, c’est un amour de tendre compassion, dans l’Esprit Saint.
Le plus bel amour de sa femme, ce n’est pas un amour de clair de lune un soir d’été, c’est un amour de tendre compassion, dans l’Esprit Saint.
Dans la grâce, demandée, de l’obéissance au Seigneur et à l’Église.
Aucune communauté, aucun couple, aucune famille, ne peut toucher à la joie et à la fidélité sur le long terme, à l’unité tout simplement, sans recevoir de la grâce divine et de l’Esprit Saint grande compassion et douceur qui s’ouvre en pardon dans les meilleurs des cas.

C’est exactement ce qu’a vécu Joseph, le sage, dés avant la naissance de Jésus, et à sa naissance, et pendant sa jeunesse, en regardant Marie et l’enfant Dieu.
Et Marie en regardant Joseph.
Sauf que leurs regards de compassion n’étaient pas en raison du péché, mais en raison de la faiblesse inhérente à la nature humaine.

Petite cerise sur le gâteau .
« et vous parents, n’exaspérez pas vos enfants, vous risqueriez de les décourager », écrit Saint Paul
Alors là, il me faudrait une autre homélie d’environ 1h pour traiter ce sujet…