HOMELIE VINGT-SIXIEME DIMANCHE ORDINAIRE – A

Dans la création, il n’y a que l’homme qui soit aussi compliqué.
Parce que, enfin, les animaux ne sont pas compliqués.
C’est d’ailleurs ce qui nous repose en eux, leur instinct tout simple, même si pour nous, nous le comprenons pas toujours.
Les arbres et les petites fleurs ne sont pas compliquées, même si tout l’équilibre de la nature ne nous est pas accessible et qu’on le gâche la plupart du temps.
Les anges ne sont pas compliqués.
Ils pensent et c’est la joie.
Ils aiment et c’est la joie.
Sauf pour Satan et tous ses petits démons.Eux, ils ont compliqué l’affaire.
En ne prenant pas tout le gâteau que le bon Dieu leur offrait.
Satan a voulu faire le tri :
« L’amour de Dieu qu’il me serait si simple d’accueillir. J’en veux pas !
Bon… De toute façon, on ne peut rien y faire.

Mais l’homme, même en dehors de ses choix mauvais, est compliqué.
Toute sa vie, d’ailleurs, est faite pour trouver une unité à partir de cette complication.
Et pour tout dire, c’est la plus grande aventure de la vie :
Réussir à retrouver l’unité de notre personnalité et ses performances.
Qu’est-ce qui est compliqué dans l’homme et la femme ?
Eh bien, c’est que nous vivons à plusieurs étages.
On a un corps et on a une âme.
Et on passe notre vie à essayer d’harmoniser l’un et l’autre.
On a des passions qui veulent toujours avoir un premier rôle.
On a un cœur qui aspire à être aimé, et qui doit se donner pour être en paix.
On a un passé qui nous a blessé ou, au contraire, construit.
Des affections qui ne sont pas toujours pures.
Un corps qui n’est pas toujours au top.
Normalement… un esprit, une intelligence, et une capacité d’aimer.
Et tout cela, déjà assez complexe, s’embrouille, se faisant des nœuds parmi les obstacles.
Les animaux et la nature ne disent pas ‘ oui ‘ sans passer à l’acte ; ou ne disent pas ‘non’, puis se mettent au travail.
Ils sont ‘ oui ‘ ou ils sont ‘ non ‘. Ils ne sont pas doubles.
Seul l’homme est ‘ oui ‘ en langage et ‘ non ‘ dans les faits.
Et cette attitude qui tient de l’hésitation et du doute, ou bien de la duplicité tout simplement, est source de nos maladies et de nos fatigues.
La coïncidence avec nous-même et avec la réalité des choses et de nos choix, nous repose au contraire. C’est cela vivre en vérité.
C’est d’ailleurs la véritable paix de nos cœurs : être en accord avec notre nature et la nature des choses.
C’est d’être en fait en obéissance à la réalité, à ce qui nous correspond.

Ce qui devrait être tellement simple – vivre en accord avec ce que nous devons être, avec notre vocation, avec ce que Dieu veut de nous dans son immense amour… Car il nous aime… Que demander de plus heureux ? – et bien, par quel sort ténébreux, même si nous désirons la lumière, nous le fuyons et nous compliquons tout !
Être en vérité est très lourd à vivre.

Et je pourrais prendre des dizaines d’exemples très classiques.
Quand nous sommes en prière… Pourquoi notre corps et notre esprit sont rebelles à ce moment d’intimité avec celui qui nous donne l’eau vive et l’existence. ?
Pourquoi ne sommes-nous pas en silence, amoureux, avec celui qui se donne ?
Que nous n’arrivons pas à nous offrir, jusqu’à notre cœur et jusqu’au don de notre âme ?
( Et beaucoup fuient la prière à cause de cette difficulté. )
Parce que nous n’accueillons pas la simplicité de la grâce divine d’une certaine façon ; nous ne supportons pas de regarder Dieu et le Christ dans les yeux et de se laisser regarder.
Nous nous fatiguons à résister, à nous cacher, comme malgré nous.

Il faudra des années de purification et de persévérance, pauvre et brinquebalante, pour admettre l’invasion de la lumière du Christ.
Voilà pourquoi Jésus présente comme modèle les petits-enfants comme habitants le Royaume des Cieux.
Les petits enfants vivent la réalité avec de tout petits moyens, sans poser d’équation savante, quand ils transportent une chaussure de maman d’un endroit de la pièce à l’endroit opposé.
Mais au-delà de la prière, nous passons notre temps à dévier la réalité des choses.
Même la température du soleil, nous la fuyons pour vivre à température constante…
Bronchites assurées.
Nous réduisons les efforts au maximum et la confrontation au réel.
Et là, je parle du corps et de la chair.
De la chair, parlons-en :
Même dans nos relations intimes nous détournons la nature.
Quand je dis parfois aux fiancés qu’il existe des bases naturelles de vivre sa sexualité, sans moyen artificiel de contraception ou de fécondation, ils me regardent comme si je tombais de Mars ou de Vénus !
Ils ne s’imaginaient même pas qu’il puisse exister une morale heureuse, sans produit chimique ou matière plastique !
Vivre la relation intime en disant ‘ oui ’ et en faisant ‘ oui ’, c’est inimaginable !
Je me donne à toi… Et bien oui ! En réel et dans mon être.. c’est possible ? Ah bon…
En fait, c’est là qu’il est nécessaire d’appeler la grâce de la foi et la présence plus intime encore, et lumineuse, de Dieu, pour harmoniser nos relations avec la réalité de notre conjoint. La grâce et le sacrement du mariage.
Sinon, il reste un recoin de mensonge où l’on ne va pas jusqu’au bout du don de soi.
L’amitié et l’amour ne peuvent se faire que dans l’amitié et l’amour transformant de Dieu.
Sinon, même dans l’enthousiasme de l’état amoureux, on en reste un ‘ oui ‘ qui n’est pas complet ni ajusté. Bref, trompeur et trompé.

Autre exemple, mais qui touche l’esprit…
Et qui est le fléau des temps modernes, comme Attila fut le fléau des temps barbares.
Là où ce fléau s’introduit, il ne reste plus rien. Cerveaux torpillés.
C’est le rapport aux écrans.
La réalité qui est ‘ Oui ‘ dans sa pureté, n’est maintenant atteinte qu’à travers le filtre des écrans.
Des images, des informations, des émotions fabriquées et stimulées à outrance.
Vrai, faux, c’est pas grave, à partir du moment où on a la tête ailleurs que dans la réalité. Principe de la drogue. Une petite insomnie: allez hop… une dose d’écran !
Même les publicains, les escrocs, restent maintenant dans leur chambre à tripoter l’ordinateur pour tromper leurs victimes.
À la limite, il reste les prostituées qui gardent un certain rapport concret à la réalité,… ! Malheureusement, un peu limité dans l’échange de relation…
… Un enfant devant un écran, c’est un crime.
On tue son rapport à la réalité, dans son esprit et dans son corps.
Son ‘oui ‘ ne sera jamais un ‘ oui ‘ à la réalité. Et son ‘ non ‘ ne sera jamais un ‘ non ‘ vrai et pur.
D’ailleurs, cela vaut pour les adultes, tellement l’addiction suscitée produit rapidement des zombies.
On prend l’habitude de vivre les événements par écran interposé.
Il y a peut-être des zombies parmi vous, chers frères et sœurs ?… néanmoins – mais si vous voulez vous brancher sur une réelle joie du cœur, changez le temps que vous passez devant vos écrans ( tablette, ordi, téléphone et tout ce qui est connecté)
Passez-le en temps de prière. !
La prière, c’est le réel qui essaie de dire ‘ oui ‘ au Réel qui est Dieu.
Et que de paix, et que de richesses, vraies, Dieu peut combler notre cœur.
Sinon, vous êtes fondés sur du sable, que dis-je, sur du virtuel, sur du pipeau, sur du rien !
Vous vous écroulerez quand l’écran aura pris la place de votre cerveau.
Ce qui est favorisé encore plus par l’IA, l’intelligence artificielle.
Il y a eu Attila. Il y a l’IA…
Ce n’est pas le principe qui est mauvais en soi, (encore que…) c’est la dose injectée qui explose les cerveaux.
Et je pourrais prendre d’autres exemples qui sont des démissions devant la réalité, le plus souvent devant une souffrance.
Cette démission qui va jusqu’au suicide consenti.
Évidemment, tout acte mauvais crée une onde de choc qui désaccordent notre âme et notre corps.
À chaque fois que je fais le mal en action ou en omission, en pensée ou en paroles, il y a mensonge avec moi-même. Je ne me correspond pas vraiment.
Mais attention, tous ces exemples ont une répercussion directe sur notre vie spirituelle ; c’est-à-dire pour notre relation avec Dieu, notre Créateur et notre Rédempteur.

On demande des gens vrais !
Cela veut dire que seul la lumière surnaturelle de Dieu et de Jésus nous permet de se reconnaître soi-même, d’être en vérité avec soi-même.
D’être ni faux, ni soumis.
Vivre dans le regard d’amour de Jésus libère notre être vrai, notre ‘ oui ‘ et notre personnalité créative.
À Jésus seul, au moins en premier, je peux donner mon existence qui jaillit de vie.

Conséquences :
Un chrétien sera celui qui pratique une ascèse très bizarre aux yeux du monde :
L’ascèse de rester dans la réalité, la réalité de l’effort, qui lui permet de vivre la tendresse vraie, la compassion vraie, d’aller travailler à la vigne et de vivre la réelle humilité.
Et ce sera cette ascèse — ce jeûne des dérivations, des divertissements et des substituts virtuels — qui lui ouvre la voie de l’Esprit Saint et de la connaissance de Jésus-Christ et de la vie éternelle.
« mon enfant, veux-tu travailler à la vie éternelle ? Oui ou non ?….

HOMELIE VINGT-CINQUIEME DIMANCHE ORDINAIRE A

Est-ce que ça intéresse Jésus de savoir combien il faut payer un ouvrier à la fin d’une journée ?
Est-ce que Jésus est venu pour régler le salaire des ouvriers ?
Si c’est pour ça, frères et sœurs, je vous laisse ma place.
L’Évangile ne m’intéresse plus.
Et en plus, la justice n’est pas respectée.
Quelqu’un qui travaille 10 h et qui est payé la même chose que quelqu’un qui a travaillé une heure, quoi qu’on en dise, ce n’est pas juste.
Imaginez.. le lendemain…
Est-ce que vous croyez que le maître trouvera quelqu’un à 5 heures du matin pour aller travailler le lendemain, s’il sait qu’en faisant une bonne sieste il sera payé l’équivalent ?
Des ouvriers, et particulièrement de la vigne, on va pas les tromper longtemps !
Deuxième hypothèse.
Jésus s’est embrouillé dans sa parabole.
Ou bien Mathieu a très mal écouté et il a retranscrit quelque chose qui n’a pas de sens.
À ce moment-là, frères et sœurs, je vous laisse encore ma place…
Troisième hypothèse : on cherche des raisons, des explications.
C’est une parabole.
Comment fonctionne une parabole ?
Jésus essaie d’exprimer un message d’une réalité qui nous dépasse.
Il est obligé, pour dire quelque chose de cette réalité, d’utiliser des images des comparaisons, qui sont très imparfaites mais qui pourtant, quand on connaît cette réalité, l’exprime très bien.
Par exemple, je veux exprimer une émotion.
La colère.
Il va la traduire par : « Là il y aura des pleurs et des grincements de dents. »
Mais la colère mêlée de désespoir est encore une passion connue de nous.
Quand on s’aventure dans le domaine des réalités spirituelles, nous connaissons moins les zones d’impact et les effets dans les profondeurs de l’âme.
Donc Jésus va utiliser des correspondances qu’il emprunte souvent aux Écritures des prophètes et de la Sagesse biblique.
La vigne est souvent l’expression de la fécondité quand le peuple de Dieu est fidèle, ou au contraire de la désolation quand le mal domine dans le pays d’Israël.
«Ta femme sera comme une vigne généreuse, et tes fils comme des plants d’olivier »
Donc fécondité et paix dans la famille. Ça, c’est le psaume 148.
Et le Prophète Osée :
« Israël était une vigne luxuriante, qui portait beaucoup de fruit. Mais plus ses fruits se multipliaient, plus Israël multipliait les autels aux idoles… » (10, 1)
Il y a des dizaines de rapprochements avec la vigne dans la Bible, signe de prospérité.
Et Jésus parle de la Vigne, des ceps et des sarments.
Il dit qu’il est lui-même « la vraie vigne »
«Je suis la vraie vigne et vous, les sarments.» (Jn 15 )
Tiens… Tiens…
Mais alors, aller travailler à la vigne … ? il doit bien y avoir un sens qui engage l’âme.
Un sens qui intéresse Jésus et qu’il essaie de faire passer.
Travailler à la vigne, ne serait-ce pas s’engager dans une oeuvre belle, mais pas simplement belle… surnaturelle qui demande la grâce divine.
Et tout s’éclaire peu à peu….
Le Maître appelle les ouvriers quand il veut.
C’est cet appel qui est nécessaire, parce que sans l’appel, sans la grâce de Dieu, on peut bien courir toute notre vie, on ne fait rien de profond, rien de vie éternelle.
« Sans moi, vous ne pouvez rien faire. Sans moi, vous ne faites que du rien »
Et avec Jésus, avec la foi, avec l’appel, et avec la grâce qui vient féconder notre coeur, voilà qu’on se lève.
Pourquoi Jésus appelle à des heures différentes ? Mystère… de la Providence.
Cela dépend certainement aussi de notre écoute.
‘Quoi de plus doux, frères et sœurs, que cette voix du Seigneur qui nous invite ?’
(Règle de saint Benoît, Prologue)
Dieu nous dit : « si tu veux avoir la vie, la vraie et l’éternelle, (Ps 33, 14) je t’appelle à être celui ou celle qui vient travailler à ma vigne…»
Mais voilà le sens des paroles de Jésus !
Je t’appelle à entrer dans une relation d’intimité avec moi, qui est faite de lumière et d’amour, nourris par la grâce.
Voilà ce que c’est que d’être appelé au travail de la vigne :
C’est de se donner à l’amour de Jésus.
Mais si j’y cours, mon travail se mesure en amour !
J’en veux de ce travail….!
Mais si je demande le tarif de ce travail d’amour…
Patatra ! Tout s’écroule !
L’amour ne demande pas de salaire. L’amour au contraire se donne sans compter.
L’amour adore s’oublier et ne demande pas en retour.
Bien que le fait même d’aimer quelqu’un remplisse notre coeur comme d’un flot de miel et de douceur.
Et le voilà le salaire de l’amour, et par-dessus tout, de l’amour de Jésus.
C’est tout simplement sentir notre cœur qui se gonfle d’une nouvelle dose d’amour, et parfois jusqu’aux limites du supportable.
Seigneur, tu m’as aimé pour m’appeler, et je cours à la voix de tes commandements, et presque je freinerais le retour d’amour tellement il emporte le cœur…
De toute façon, je ne veux pas entendre parler de contrat ou de rétribution.
Le but du travail de la vigne, c’est de se donner sans contrat. Le plus gratuitement qui soit.
Alors on comprend la détestable pensée des ouvriers de la première heure :
‘et eux …! et nous …!’
Cette tendance au mimétisme, à se comparer, empoisonne nos vies.
Nous avons, chacun et chacune, un chemin unique et beau, justement parce qu’il est unique et beau. Si on ne le compare pas !
A partir de l’instant où on le compare, l’inquiétude apparaît et il devient épineux.
Cette tendance à comparer et à se comparer est source de tous les conflits et de toutes les guerres. Elle est exécrable et vient de Caïn et Abel. On sait comment ça se finit, dans la haine des autres et de soi.
Je sais bien que certaines psychologies sont fragiles, qu’elles ont toujours besoin d’un compliment pour les rassurer, mais c’est l’union au Christ qui peut libérer de ce retour sur soi et nous perdre dans l’amour.
« Attache-toi au Christ, et il comblera les désirs de ton coeur… » (Ps 36)
Combler, ça veut dire qu’il n’y a plus de place pour un autre regard.
Les moments de prière sont privilégiés pour courir se perdre dans la grâce de l’amour.
Aller se blottir contre les parvis de Dieu.
Les moments de prière et les actes francs de grande humilité et d’obéissance.
Et il est là, le travail de la vigne.
Et je veux que le Maître de la vigne m’appelle non seulement à la première heure, mais à la troisième, encore.
Et qu’à la dernière heure, il me dise : « tu n’as encore rien fait. Je t’appelle comme un ouvrier de la dernière heure. Tu n’auras rien pour les dix heures passées, mais pour cette dernière heure je te donne tout ! »
« Oui, Seigneur, tout, c’est peut-être un peu trop, mais je prends ! »

Et à chaque péché, on redevient l’ouvrier de la dernière heure.
‘ Tu m’appelles, Seigneur, j’ai besoin de ton appel, et je cours pour me perdre dans les flots de ton amour et de ton pardon.
Me perdre, c’est-à-dire, ne plus compter sur un retour, de grâce ou de quoi que ce soit.
Mais me perdre dans la lumière de la vie éternelle, celle du cœur de Jésus.
Tout le reste, gardez-le !
A partir du moment où on attend un intérêt, nous sommes ouvriers de la première heure:
« Vas-t’en, tu as ta récompense ! »
Et à partir du moment où nous n’avons rien fait jusqu’alors, où nous avons même oublié ce que nous avons fait, nous sommes dans la gratuité de la dernière heure, dans un jeu de pur amour.
C’est sûr que nous ne finirons pas le champ.
Et qu’on arrivera les mains vides, comme le dit la petite Thérèse, mais Jésus nous accueillera avec amour:
« Entre dans la joie de ton Maître… » et là, ça déborde.

HOMELIE VINGT-QUATRIEME DIMANCHE ORDINAIRE A

Homélie à Villecroze dont l’église est consacrée à Notre Dame des sept douleurs

Marie au pied de la Croix.
C’était prévu, depuis Siméon au Temple, il y a vait 30 ans.. : « tu seras écrasée par la douleur »
La douleur de Marie est similaire à celle de la mère qui veille son enfant malade.
Douleur des entrailles, de l’impuissance devant le mal qu’elle préférerait porter.
La souffrance pour celui ou celle qu’on aime est pire que la souffrance qui atteint directement notre corps ou notre âme .
Oui, il est vrai que quand quelqu’un vient me voir, écrasé par une trop grande blessure, je lui propose de regarder Marie au pied de la Croix de son Fils.
Parce qu’elle est enfouie dans l’Espérance pour passer à travers l’absurde et le désastre.

Je viens de dire que la souffrance de Marie était similaire à celle d’une mère.
Cela c’est un petit aspect de ressemblance ; il faut bien chercher consolation devant le mystère de la douleur.
Mais, en fait, la souffrance de Marie n’est pas la nôtre.
Oh, c’est difficile de dire cela, mais la souffrance de Marie est pure.
Pas la nôtre.
Nous, nous arrivons dans le mystère de la souffrance avec une certaine collaboration, proche ou lointaine, avec le mal . Pas Marie.
La blessure du cœur de Marie est pure. Pourquoi ?
Parce qu’il ne se trouve dans cette blessure aucun germe de péché en amont…
La souffrance de Marie ne provient en rien, ni du péché originel, ni d’une quelconque faute qu’elle aurait semée comme un germe empoisonné pour son cœur.
Or, nos souffrances à nous, sont toujours impures, au minimum du péché originel, mais presque toujours produites ou favorisées par nos fautes personnelles.
Nous accueillons la souffrance dans un terrain intérieur abîmé ; abîmé par nous-même.
Et puis, la souffrance du cœur de Marie, sept douleurs infinies… n’a pas de ricochet en aval.
Je veux dire que ce que souffre la Vierge Marie ne provoque pas en elle de révolte empoisonnée.
Pour nous, ce n’est pas le même chemin du coeur.
Notre âme, toujours se débat dans le doute, la révolte contre soi-même, le désespoir, ou l’agression : on en veut au monde entier quand ce n’est pas à Dieu lui-même !
D’ailleurs, plus l’origine de la souffrance provient de nous, plus nous avons cette réaction curieuse contre les autres, pour se justifier.
Comme si on cherchait à se débarrasser du paquet de l’humiliation… ou de la défaite.
Toujours ce cri d’Adam au jardin perdu : ‘c’est elle qui m’a donné à manger’
Et Eve : ‘c’est lui, le serpent menteur qui est fautif !’
Ce réflexe qui interdit d’entrer dans la demande du pardon.
La souffrance engendre la faute en nous tant qu’elle n’est pas accueillie et offerte en demande de pardon.
Quelque soit cette souffrance ; qu’elle vienne du fond de notre corps, de notre âme, ou d’un événement incontrôlable, ou de la violence de l’ennemi.
D’ailleurs, toute cause de souffrance est une ennemie qui monte en notre corps et en notre âme.

Et nous rejoignons alors la vraie question.
Que Marie ne s’est même pas posée.
Parce qu’elle était pure. Et nous sommes toujours impurs, en amont et dans les effets.
C’est la question du pardon.
Comment pardonner à celui qui me provoque une blessure.
Je dis ‘ me provoque ’ la blessure, parce que l’ennemi, c’est celui qui continue à ne pas m’aimer. Sinon, il ne serait plus mon ennemi.
L’ami qui nous fait du mal, on peut lui pardonner. Il s’est trompé, il a eu un instant de faiblesse, il a fait erreur.
Il revient, il pleure.
Et si c’est un véritable ami, c’est un autre moi-même, c’est celui qui peut faiblir.
Ne pas considérer la faiblesse de son ami, c’est n’avoir pas compris l’amitié.
Ce qui n’empêche pas que la trahison d’un ami, c’est un coup de poignard dans le cœur.
Mais si c’est un ami, il revient en pleurant.
L’ennemi, lui… s’il revient, c’est pour m’achever !
L’ennemi reste l’adversaire dangereux. C’est celui qui persévère à me vouloir du mal.
Cela veut dire que pour l’ennemi un pardon ne suffit pas.
Il nous demande et nous impose un pardon à flot continu.
C’est celui qui nous a fait mal un jour, et dont le mal ne cessera jamais.
L’ennemi, c’est celui qui ne change pas de camp, et qui est toujours dans le camp opposé.
Dont la trahison, voulue ou inconsciente, entretient la division.
70 fois 7 fois. On ne s’en sort jamais !
En fait, tout péché mortel, c’est-à-dire tout péché grave qui a brisé une relation, réclame un pardon indéfiniment donné.
À chaque fois que la blessure se réveille ou se renouvelle, il faut faire acte de pardon pour l’agresseur qui l’a provoquée.
La blessure est tentation à la dureté. Elle est tentation à la vengeance.
Ou à la rancœur.
La blessure réclame de se pardonner soi-même pour pardonner à l’autre. A L’agresseur.
De se pardonner cette source de violence et de rancœur, cette tentation qu’il a réveillé en moi qui, comme les nuages, obscurcissent notre Soleil de paix intérieure.
En fait, l’ennemi réveille en nous le sale type, celui qui lui ressemble et que je suis, quelque part dans l’obscurité de mon âme.
Et c’est là l’œuvre bénéfique de mon ennemi.
 » Bénissez vos ennemis  » …Mais bien sûr !
Parce que l’ennemi m’oblige à prier le Seul Sauveur qui va me délivrer de ma colère.
Et si je ne suis pas d’abord pardonné du sale type qu’il y a en moi, je ne peux pas guérir par moi-même, et je ne peux pas pardonner à celui qui a réveillé en moi le sale type.
Pour survivre, et pour que je ne devienne pas l’ennemi de tout le monde par ma rancœur, mon ennemi déclenche en moi la nécessité du pardon dont la Source absolument nécessaire se trouve en Dieu.
« Seigneur, prends pitié de moi pécheur … »
Je dois toujours commencer par là…
Par le pardon surnaturel de Dieu.
Et pourtant, ce n’est pas difficile : Il suffit que je me tourne vers Dieu pour être pardonné..
Parce que le pardon de Dieu c’est son amour, personnel et indéfectible, offert à flots pour les bons et pour les mauvais.
Alors, puisque je suis pardonné de Dieu, je peux me pardonner le loup qui habite en moi.
Ce même loup que je reconnais dans mon ennemi que je regarde alors avec compassion.
Et comme Dieu est victorieux de ma violence par son amour, je comprends alors que je ne serai victorieux de mon adversaire que par l’amour que Dieu dépose en mon cœur.
C’est la seule solution. Il n’y en a pas d’autres.
Toute autre solution conduit à la destruction, de l’autre, de soi, de la paix de mon âme et donc de la vie de mon âme.
Tant que l’ennemi sera celui que je dois tenir à distance, il continuera ses ravages en moi.
Quand je reconnais que mon ennemi est mon semblable, je peux alors désactiver son poison en moi.
Et à partir du moment où je désactive son poison, en moi, par le pardon que Dieu me donne, alors il ne peut plus rien faire.
Il n’a plus aucune prise. J’ai compassion de lui.
Il peut me massacrer, mais il ne peut plus me vaincre.
Il devient bénédiction pour moi.
Il ne s’agit donc pas de fuir nos ennemis, ni de vouloir être ami de tout le monde ; cela est illusion et bien souvent une lâcheté…
Il s’agit au contraire de découvrir nos ennemis, de découvrir les faux frères, et de rester soi-même ; ne pas se cacher ; ne pas se protéger.
Car c’est cette vérité qui va me permettre de grandir.
Et avant tout de grandir dans la grâce.

Pierre et Jésus ne parlent pas le même langage.
Pierre compte sur ses doigts pour donner le pardon.
Jésus propose une grâce permanente, une disposition de fond, d’un esprit de pardon.
Une disposition du cœur dans une prière continue de purification de soi-même et d’appel de l’Esprit Saint.
Si vous ne retenez qu’une seule chose à ce que je viens de dire, frères et soeurs, ce pourrait être ceci :
L’esprit de pardon s’identifie à la véritable humilité qui ne peut s’épanouir que dans la lumière de l’Esprit Saint.

Le pardon en soi, n’est pas l’ultime perle de la vie spirituelle.
Il est le passage obligé. La perle, c’est la paix.
La paix du cœur.
Que l’on cueille sur l’arbre du pardon.
Quand on a réussi à se pardonner;
Ou plutôt. Quand on a réussi à tout donner au Seigneur, qui nous submerge de son amour infini.

Alors, est-ce que j’ai abandonné mon sujet ?
La Vierge Marie… Elle ne pouvait pas trouver en elle-même ce chemin de pardon.
Puisqu’elle n’avait rien à se faire pardonner…
Encore une fois, elle nous est très différente.
Inutile de vouloir lui ressembler, ce serait inintelligence.
Le pardon de Marie, c’était le même que celui de Jésus :
« Pardonne-leur, Père, car ils ne savent pas ce qu’ils font. »
Sauf que, sans savoir ce qu’ils font, ils mènent à son accomplissement la mission d’offrande du Christ-Révélateur, et l’accomplissement de l’être le plus innocent de la Création après lui, la Vierge Marie, et de celle la plus sainte après elle : l’Église, notre Église catholique.
Eux, les pharisiens, ne savaient pas. Marie savait.
C’est incompréhensible pour nous, mais Marie était dans un pardon sans limite pour les assassins de son Fils, parce qu’elle savait, au-dessus de tout effondrement émotionnel en elle, que le Dessein de Dieu passait par la Croix.
Marie a gardé la paix dans un pardon inaltérable, quand le glaive lui a percé le cœur de sept douleurs .
Mais cette paix de la Vierge aux sept douleurs, nous, nous ne la comprendrons que… au Ciel.

HOMELIE DU VINGT-TROISIEME DIMANCHE ORDINAIRE A

Attention !
Ce n’est pas pour avoir raison, ce n’est pas à la recherche d’un intérêt pour soi ; ce n’est même pas dans un souci de justice, que l’on va trouver son frère pour lui dire :
‘tu sais, mon frère, ma sœur, tu n’es pas dans une démarche de bien’

Le bien blessé par le mal, tisse quelque chose de très complexe en nous, dans notre psychologie.
Tout un réseau de connexions, de déformations, d’aveuglement et d’oubli, de surenchères…
Mais aussi de durcissements, de blocages, d’invitation au mensonge, au renfermement sur soi, et à l’orgueil.
Enfin, un réveil de jalousies, de passions, de haine, d’amour, mais aussi d’espoir et désespoir, de colère, de crainte.

Tout ce qui n’est pas la paix en nous va être réveillé par le mal.
Notre conscience, et particulièrement notre mauvaise conscience, est comme un sonar qui envoie ses signaux perturbateurs dans tout notre corps et dans notre esprit.
Notre bonne conscience au contraire, diffuse le silence et la paix dans notre cœur, dans notre âme et jusqu’à notre corps.
Une personne qui est dans le bien est simple et calme.
Elle est dans la simplicité de l’harmonie. Même si elle est en train de déplacer des montagnes.
Tandis qu’une personne qui franchit la porte du mal, alors même qu’elle serait dans un état inactif, allongée sur la plage, dépense une énergie intérieure considérable pour compenser une dysharmonie qu’il y a en elle.
Or, quand on est dans la paix tout fonctionne avec un rendement plus grand :
Nos capteurs, notre sensibilité, notre intelligence et notre volonté, l’efficacité de nos actes, et même jusqu’à notre digestion et à notre sommeil, nos impressions et nos expressions.
Quand nous sommes engagés dans le mal, c’est tout l’inverse.
Nous diminuons notre sensibilité ;
notre intelligence s’embrouille ou se dilue, notre volonté porte des poids anormaux ; et tout se perturbe de notre âme et de notre corps, demandant un sursaut d’énergie intérieure pour garder l’équilibre.

Le mal est comme quelque chose qui arrache des lambeaux de bien.
Ça ne construit rien, ça ne peut même pas être vraiment défini, parce que c’est quelque chose qui crée un manque.
Et pourtant, c’est là le piège : il se fait passer pour quelque chose d’important.
Le mal à la fois diminue notre existence, notre capacité de vie, l’intensité de lumière, la richesse des harmonies.
Et le mal à la fois arrive à nous convaincre que sans lui nous vivrions moins bien, alors que c’est lui qui diminue la vie.

Et pour réussir sa tromperie, il va réveiller tout un tintamarre d’orgueil, de vanité et de justification, d’autojustification, de mensonges et de blocages internes.
Il va recouvrir notre jugement d’une poussière d’aveuglement.
Et plus on s’obstine dans le mal, plus on construit des décors compliqués pour nous-mêmes et pour les autres.
Le mal fait mal par le manque qu’il crée. Et se fait du mal pour cacher son mal.
Le gros problème, c’est que se guérir du mal réclame une souffrance.
La souffrance de remonter le courant qui cherche à conserver l’état de destruction qu’il a provoqué.

Je reviens à mon introduction.
Si on va trouver son frère ou sa sœur, pour Jésus, ce n’est pas par intérêt, parce que, sinon, il y aurait combat de deux intérêts.
Si on va trouver son frère ou sa sœur, c’est par amour de son frère ou de sa sœur.
C’est par amour de son bien.
Parce que notre frère ou notre sœur est une partie de nous-même.
Notre frère ou notre sœur est de notre nature commune qui se trouve bien dans la lumière.
Et en fin de compte, si je veux le bien de mon frère ou de ma sœur c’est parce que ce bien, vécu en communion, grandit ce qui me fait du bien.

Sans oublier que la remarque que je peux faire tombe dans un cœur blessé qui va vouloir se protéger.
Et donc mal réagir.

La tactique de Jésus est très puissante et très fine.
Suggérer d’aller trouver le fautif, c’est œuvre de vérité.
Mais pas simplement pour celui qui reçoit la remarque ;
D’abord pour celui qui fait la remarque.
Parce que, notre remarque va permettre de vérifier notre jugement sur la réalité;
La réalité est pauvre, mais elle permet de ne pas rester dans sa tête.
De dire la faute ou l’erreur à son prochain est une très bonne démarche de purification de notre propre jugement.
Le sifflement des langues venimeuses, qui accusent, qui suggèrent les calomnies ou les médisances restent toujours dans l’ombre, sans aborder celui ou celle qu’elles visent.
Parce que dire une calomnie en face de celui qui est concerné, revient à se juger soi-même.
La mauvaise foi apparaîtrait alors trop évidente.
Dire un reproche en face est une œuvre de lumière pour soi même.
Il est plus facile de murmurer ou de siffler quelques mots perfides dans les recoins ombragés d’une rue que de faire œuvre de franche vérité.
Une œuvre de charité est toujours une œuvre de lumière.
C’est d’ailleurs un critère pour juger de la grâce.
La grâce de Dieu est lumière. Tout ce qui se fait ou se dit qui ne peut pas être répété en face de l’intéressé est œuvre des ténèbres.
Le diable se cache et jubile de créer la division dans les ténèbres.
Quand je constate que des chrétiens se combattent, parfois même en justice, sans pouvoir se rencontrer, et parfois sur des futilités d’amour propre, et même pire, pour des affaires qui ne concernent que la vie de l’Eglise, c’est grande indignité et tristesse.
D’aller trouver mon prochain réclame l’hypothèse de ma propre conversion.
Cela réclame un acte d’amour qui est prêt à comprendre différemment la réalité de mon prochain.
Et ce n’est pas si facile que cela.
Voilà pourquoi le conseil de Jésus est d’abord le plus efficace pour celui qui porte la remarque.
Car une remarque ne doit être faite que dans l’amour de l’autre.
Et si cet amour est difficile par soi seul, hé bien, allons-y à deux ou trois.
Il y aura plus grande chance de vérité.
Et sinon, garantie suprême, approchons-nous de notre prochain, avec la foi et l’amour de l’Église qui elle, est sainte et infaillible.
Voilà pourquoi ‘quand deux ou trois ans réunis en mon nom, je suis au milieu d’eux’
Parce que, pour que deux ou trois soient réunis et unis par le nom de Jésus, sur un même avis cela tient de la grâce de Dieu et du Saint-Esprit.
Il y a presque une note d’humour dans cette remarque de Jésus.
Parce que cela veut dire que si on n’obtient pas ce que l’on demande c’est qu’on ne demande pas par le nom de Jésus, dans le Saint-Esprit.
Et ce que demande l’Église, oui, est infaillible de lumière.
Voilà pourquoi la vraie prière et la prière de l’Église.
La vraie lumière et le vrai bien est la prière de l’Église.
« quand deux ou trois sont réunis en mon nom…», c’est-à-dire quand il y a l’Eglise, alors il y a prière infaillible.
« ce que vous aurez lié » en Église, par l’Église, « sera lié au ciel»
Parce que l’Église est déjà réalité du ciel, par l’Esprit Saint.
« et ce que vous aurez délié sur terre », dans l’Esprit Saint et donc dans l’Eglise, en pleine lumière, « sera délié au ciel.»
Et tout ce qui sera en plus ne sera rien et à considérer comme du rien.

HOMELIE DU VINGT DEUXIEME DIMANCHE ORDINAIRE A

Nous venons de lire quatre textes.
4 textes de la Bible.
Mais je ne suis pas sûr que nous les ayons reçus de la même façon.
Que nous ayons compris de la même façon.
Parce que, en fait, nous pouvons les accueillir selon deux éclairages différents.
Nous pouvons les prendre comme des épisodes.
Comme des petits tableaux qui nous concernent ou que l’on ne veut pas qu’ils nous concernent.
Des petits tableaux aux couleurs vives.
Qui touchent même notre émotion.
Jérémie… L’homme écorché par la grâce de Dieu.
Le cœur ouvert par un feu brûlant.
« tu m’as séduit et je me suis laissé séduire ».
« je dois dire mon message, le crier, le faire jaillir de mon cœur… Parce que je ne peux pas le retenir. »
Voilà, on a un homme possédé par l’esprit de Dieu qui est un esprit d’amour.
Comme Jonas, Jérémie se débat.
Comme Moïse, Isaïe, Élie, comme quasi tous les prophètes qui ont pressenti que leur vocation les sacrifiait à l’amour de Dieu.
Les sacrifiait dans le sens fort du mot.
Ils se sont tous dit devant l’ampleur du message dont ils étaient porteurs qu’ils allaient perdre des plumes, et certainement davantage que des plumes.
Et pourtant, Dieu avait saisi leur cœur et ils ont compris que s’ils résistaient, ils déchireraient encore plus leur cœur et deviendraient des nuls.
Mais s’ils se livraient, ils libéreraient leurs âmes et recevraient un retour de jouissance, au centuple.

Ça c’est une première lecture.
Qui nous fait quand même poser question.
Parce qu’on se dit :  » pourvu que ce soit moi  » et on se dit :  » pourvu que ce ne soit pas moi …  »
Parce que, pour ce trop de bonheur, ça va faire mal…
Après… Ça dépend des tempéraments…

C’est une première lecture, ce n’est pas la plus importante.
C’est simplement la plus immédiate à notre sensibilité. Joie et crainte.

Je passe rapidement sur Saint-Paul, parce que pour une fois, il semble moins expressif que les paroles de Jérémie.
Mais il dit pareil.
« par la tendresse de Dieu (mais attention cette tendresse elle est effrayante tellement elle est intense)… Par la tendresse de Dieu présentez-lui votre corps – votre personne tout entière – en sacrifice, pour lui plaire… Pour lui rendre un culte.»

Et puis, viens le coup de tonnerre de l’altercation entre Jésus et Pierre.
Dimanche dernier, Pierre est nommé pape.
Avec des pouvoirs infaillibles.
Pierre inspiré par le Saint-Esprit, frôlé par la grâce de Dieu le Père.
Et là, une minute 30 secondes plus tard, Pierre se fait comme gifler par Jésus.
Pourquoi ?
Parce qu’il ne veut pas entrer dans une dimension qui le dépasse.
« derrière moi, Satan ! Tu penses comme un homme qui n’a pas la grâce. »

Voilà, 3 tableaux forts de café.
Et pourtant, ce n’est pas la lecture la plus forte, la plus fondamentale.
Parce que c’est comme une lecture encore humaine, trop humaine.
On voit bien qu’il y a une intervention de Dieu, mais ça reste de l’ordre de l’événementiel, du phénomène.

Il y a une deuxième strate de lecture.
C’est que, derrière ces trois messages, il y a le plan de Dieu.
Et c’est Jésus qui l’exprime par une prophétie énigmatique.
Pourquoi est-il si difficile d’accueillir ces textes sans résistance ?
Parce qu’ils nous invitent à une révolution.
Une révolution, c’est-à-dire un changement absolument complet de notre univers mental, social, et même de notre conscience personnelle.
Quand je dis révolution, je pourrais dire conversion, mais ce mot est trop faible.
‘conversion’, ça donne comme une impression d’un nouveau matin.
Mais non !
Révolution, c’est un changement de monde, changement de conception, c’est le changement de l’histoire.
‘révolution’, c’est quand on perd les bases traditionnelles.
Et on comprend pourquoi Pierre ne peut pas suivre.
Parce que s’il avait dit à Jésus : « et bien oui ! D’accord, tu dois souffrir, être tué…»
Et plus loin il dira, ‘ je veux te suivre sur ce chemin ‘ … Quelques heures avant de trahir Jésus et de le fuir…..
S’il avait dit cela, ‘ d’accord… ‘ Pierre aurait explosé en vol.
Parce qu’il aurait pris de plein fouet la révolution que Jésus annonçait.
On ne peut pas vivre de plein fouet en un instant une révolution…

Les paroles de Jésus ne sont pas simplement une annonce d’un sacrifice.
Même si ce sacrifice est incommensurable.
D’ailleurs d’une certaine façon, Jésus n’annonce pas son sacrifice.
Il annonce la fin de l’Histoire.
Il annonce la fin des sacrifices.
Jésus est là pour une autre proposition de l’Histoire des hommes.
Et c’est ce que ne peuvent pas comprendre les hommes actuels et les Juifs de son temps.
Je ne parle pas de ceux qui n’y comprennent rien, mais de ceux qui cherchent à comprendre.
Depuis Abraham, depuis Moïse plus précisément encore… Mais en fait depuis le premier couple homme et femme sur terre, les hommes se sont débattus dans une conception progressive du mal et du bien.
Tous les hommes.
Certains ont pris la pente du mal, d’autres ont pris une pente dominante vers le bien, mais en fait c’est toujours selon le même schéma.
Attirance du bien qui nous promet à une plénitude.
Trébuchement dans le mal qui blesse et abîme notre destin.
Réparation des blessures.
Pour certains, obstination à dominer par le mal.
Pour d’autres, efforts à tenir la route.
Efforts si fragiles.
Et quelques rares malheureux sont persuadés qu’ils ont réussi à goûter au bonheur, parce qu’ils sont gagnants de quelques plaisirs illusoires et passagers.
Ce sont les plus malheureux parce qu’ils sont complètement à côté de la réalité.
Voilà pourquoi : « Malheureux, vous les riches,…»

Ça, toute cette marche boitillante, c’est depuis le début de l’histoire de l’homme.

Hé bien, Jésus vient faire une autre proposition qui balaie ces misérables efforts.
Qui balaye le sens de l’histoire humaine.
Qui balaye les questions et les réponses hésitantes.
Et si Jésus annonce ses souffrances, sa mort, c’est parce qu’il sait pertinemment qu’il propose la fin de l’Histoire ancienne des hommes.
Le bien, le mal, la réparation par les sacrifices, la lutte pour trouver sa place, les désirs qui nous enflamment, les déceptions qui nous ramènent à terre, les petits sursauts de bonheur d’une amitié, d’une réussite, d’un regard qui nous correspond,…
Qui constituent l’histoire humaine.
Tout cela, Jésus vient le révolutionner.
Le dépasser. Je dirais presque, l’anéantir.
Pour un autre feu. Pour une véritable lumière. Pour une transformation qui fait perdre son sens à l’histoire humaine.
Et c’est pour cela que les pharisiens vont tuer Jésus.
Parce que les pharisiens étaient les plus impliqués dans la tradition de l’histoire humaine.
Dans la meilleure tradition de l’histoire humaine.
Que Jésus va balayer — faire disparaître.
Mais pas par une ambition malsaine de détruire ou de déconstruire ( ça, ce sont les révolutionnaires aux petits pieds qui s’y amusent), mais de dépasser. Jésus dépasse à la vitesse de la lumière, les trains essoufflés.
Tout est vaincu par Jésus.
Le mal, le bien, la réparation, les petites joies, et les grandes larmes.

C’est cela que Pierre ne comprend pas à l’instant où Jésus parle.
L’autre proposition de Jésus, c’est la vie éternelle qui balaye les lueurs de notre monde.
Mais ça ne suffit pas de le dire comme cela.
Il faut avoir une entrée dans cette vie éternelle.
Et Jésus la donne.
« Celui qui croit en moi a la vie éternelle ».
La révolution, la transformation du monde, de l’histoire du monde, c’est un acte d’amour et de foi en Jésus-Christ.
Ça a l’air de rien, mais tout simplement cela met un point final à l’histoire du monde.
Et tout simplement cela peut nous amener à nous arracher le cœur et à donner notre vie jusqu’à notre peau et le reste pour la révélation du bonheur éternel.

Vous voyez, frères et sœurs, que les paroles de Jésus, c’est comme sauter dans un abîme.
Le monde ancien s’en est allé, un monde nouveau donne un tout autre sens à notre vie.
Mais pour cela il faut commencer par accepter d’avoir un cœur qui brûle.
Jusqu’à présenter à Dieu son corps – notre personne tout entière – un sacrifice vivant.
Qui n’est pas un sacrifice, mais qui est un acte d’amour.

D’une certaine façon, à la fin de cet évangile : ‘ le monde entier, il ne nous intéresse pas !’, parce qu’il continue sa course dans ses chemins défoncés et qui le resteront.
Tandis que le Fils de l’homme nous ouvre l’espérance de la gloire de son Père qui est réellement la finalité et l’apogée de notre destin.
Notre jouissance sans fin.

Rien de tout le reste ne vaut le coup.
C’est fini tout simplement depuis que Jésus a changé l’Histoire.