HOMÉLIE DU VINGTIÈME DIMANCHE ORDINAIRE

Messe avec baptême de Louis ( un an)

On dirait, Séverine et Mickaël que vous avez choisi cette date de baptême pour les textes de la messe d’aujourd’hui…
Mais alors, vous avez de l’audace.
Parce que aujourd’hui le Christ ouvre son cœur et le feu de son cœur sur le monde.
Le monde n’aime pas le feu.
Et le monde et l’esprit du démon n’aiment pas le sacrement du baptême parce qu’en chaque cœur où la grâce du baptême descend du ciel, il y a un risque que ce cœur mette le feu autour de lui et à la queue du démon.
Jésus est venu mettre la paix dans les cœurs, mais il est très clair, il n’est pas venu mettre la paix sur la terre.
Notre foi doit retrouver les racines de la béatitude tout au profond de nos âmes.
Mais, notre foi n’est pas là pour tracer un long fleuve tranquille autour de nous.
On voit bien le propos de Jésus : son baptême, mais aussi notre baptême, le baptême de Louis, est une porte ouverte sur le feu et la division.
Puisque vous demandez le baptême pour votre enfant vous devez accepter le contraste que ce baptême va engendrer dans sa vie.
Et c’est bien pour cela d’ailleurs que nous demandons le baptême soit pour un enfant soit pour un adulte.
C’est pour ouvrir sa vie à une lumière qui va donner du contraste à ses journées et pour ouvrir sa vie à une véritable bataille qui va naître d’un témoignage, d’une certitude du coeur :
A notre monde qui est riche de séduction, attirant, abondant de joies promises, de vraies joies promises et parfois de joies profondes… nous affirmons, par le baptême, qu’il n’est pas suffisant.
Et qu’il deviendra suffisant quand il ne sera plus seul mais quand il sera habité de la Présence de Dieu appelée par notre prière.
Le baptême nous engage et engage Louis aujourd’hui, dans une lutte.
Bien sûr que le baptême nous laisse totalement libre.
Mais il pose notre cœur devant un bonheur et il oblige à répondre à ce bonheur avec davantage d’intensité.
Le Grand paradoxe auquel nous invite Jésus, c’est que, plus notre cœur devient doux, plus nous attisons la force du feu qui provoque la lutte du Mal.
En fait il existe un grand secret dans la vie spirituelle c’est de trouver l’abandon la douceur divine dans le combat, l’effort et le sacrifice.
Ainsi que le dit Saint-François-de-Sales avec son style onctueux ;
“voyez-vous notre Seigneur nous donnera sa paix quand nous nous humilieront à doucement vivre en la guerre”.
le paradoxe c’est que plus nous nous détachons du monde, plus il s’acharne à nous ficeler et à nous rattraper.
et plus nous voulons vivre caché avec Dieu, pour goûter aux délices de ce que désire le plus notre cœur, plus le monde (c’est-à-dire le monde à notre porte nos amis, nos parents, nos voisins ) s’évertue à crier fort et à se défendre contre la lumière des profondeurs, qu’il déteste.

Le monde avance avec du lourd. Pas toujours mauvais.
Le royaume de Dieu avance avec des sacrements silencieux, des grâces imperceptibles.
quand je dis silencieux, ça ne veut pas dire que l’on ne chante pas, mais que nous chantons dans un silence d’harmonie.
il est vrai que le symbole du baptême, l’eau, le signe du baptême, qui ouvre les sources de la grâce pour être celui du feu.
Un peu moins pratique.
Passer Louis par le feu, ça me fait un peu frémir.
Mais le symbole serait tout aussi vrai.
L’eau lave de toute l’histoire polluée. Elle purifie.
Et le feu purifie jusqu’à la cendre.
Ce n’est que disparu dans la grâce de Dieu comme dans l’eau comme par le feu qu’une autre vie réapparaît.
Et notre vie entière et comme un long baptême, une longue purification.
De disparitions pour de nouvelles renaissances.
à chaque fois que nous faisons le signe de croix avec l’eau bénite nous renouvelons cet acte d’offrande de tout nous-même, offrande au Christ, de notre âme, de notre corps, pour qu’il rende neuf notre vie par son principe de lumière nouvelle.
Je disparais, je veux tout faire disparaître, (par l’eau et par le feu) pour accueillir une nouvelle vie qui est alors dans l’ordre d’un amour.
Je meurs pour mieux vivre l’amour.
l’amour me fait mourir et par là me fait trouver ma véritable vie.
Grand mystère de la disparition nécessaire pour trouver la vérité mon l’existence.
Quand vous présentez Louis au baptême, vous lui dites :
“Je me sépare de toi pour que tu vives vraiment ta vocation ton bonheur à toi.
Tu entres dans une histoire de détachement et de résurrection
ce sera ta vie !
En fait, pour vraiment donner de l’intensité à notre vie, on devrait se dire chaque jour : “qu’est-ce que je dois faire disparaître ? comment dois-je faire pour disparaître un peu plus ? Ce qui sera gage d’un ‘plus’ de vie donnée, d’un surplus de grâce divine, du Saint-Esprit.

Cependant j’ai remarqué un phénomène curieux.
Quand on parle de se sacrifier, de se donner pour les autres, il n’y a pas beaucoup de résistances contraires. Ça peut passer.
Mais quand le sacrifice devient effectif et quand l’engagement remet en question nos habitudes, beaucoup se disent :
” Qu’est-ce que les autres vont penser ?”
Le fameux regard des autres…
Le regard de son père, de son fils, de sa mère, de sa belle-mère ou de sa belle-fille.
Qu’on le veuille ou pas, quand le montre ou pas, il y a comme une sorte de peur irraisonnée du regard sur nos faits et gestes, sur nos décisions, et même sur nos pensées.
Cela se remarque de façon évidente pour certains couples sous perfusion dont les parents, les beaux-parents, ou d’autres personnes de la famille proche restent omniprésents.
Or, un seul mouvement intérieur peut nous donner notre belle personnalité et nous libérer des regards.
C’est de se laisser regarder par le Christ au creux de nos échecs, de nos sacrifices, de nos plaisirs, de notre transformation tout simplement.
Car s’il est si difficile de changer d’habitude même pour des toutes petites choses, il est d’autant plus difficile d’admettre une petite transformation, ou même une possibilité de conversion.
Si vous vous regardez, frères et sœurs, avec franchise, jugez de la difficulté que vous avez d’accepter une remarque qui risque de vous transformer.
Le baptême et le germe de ce mouvement intérieur qui permet la vie et qui permet notre évolution.
Petit enfant, petit bébé comme Louis, à ton âge on ne craint pas de se montrer tel qu’on est. De disparaître un instant sous les gouttes d’eau pour réapparaître tout mouillé devant tout le monde.
et si j’étais capable de le faire étant adulte ?
Pour cela il est nécessaire que notre regard soit ébloui par la présence du Christ.
Pour que tout autre regard n’ait plus d’intérêt pour nous.
Ébloui, c’est l’effet du regard de Moïse venant de parler en cœur à coeur avec Dieu.
Le regard de Moïse met le feu autour de lui.
Ébloui, c’est Jérémie déterminé pour son message .
Ebloui, nous ne voyons même plus le problème de la division autour de nous car notre unité intérieure nous pose comme signe de contradiction et comme signe d’unité.

il est étonnant, ne l’avez-vous pas remarqué, que lorsque nous ne savons pas où nous allons les gens peuvent râler contre nous. Il le faut bien.
Ils peuvent avoir quelques petites colères contre nous et des critiques, il le faut bien.
Mais lorsque nous savons quel appel nous voulons suivre au cœur de nous-mêmes, par une sorte de lumière invincible d’en haut et que nous voulons répondre à cette lumière,
à ce moment-là, les mouvements de contradiction ne sont plus des adversités superficielles, mais ils tiennent de la haine et d’une impossibilité viscérale à nous accepter.
Plus notre combat trouve racine, plus les conflits deviennent acharnés.
C’est une loi quasi générale de notre psychologie profonde.
C’est ce qui s’est passé pour Jérémie.
c’est ce qui s’est passé pour tous les grands prophètes.
C’est ce qui s’est passé pour Jésus-Christ de façon je dirais magistrale.
Et c’est ce qui durera jusqu’à la fin du monde.
Parce que notre foi n’est pas là pour adoucir le monde mais elle est là pour stimuler le monde qui refuse d’être stimulé.
Par le baptême du petit Louis vous engagez le monde à être stimulé par lui.
c’est clair d’ailleurs.
Comme la beauté stimule, comme la vérité stimule, ou l’amour.
La paix stimule.
Mais beauté, vérité, amour, et paix, sont le pain des forts, qui ne trouvera pas pire ennemi que le pain des faibles, c’est-à-dire le confort et la tolérance du monde.
Tu vois petit Louis comment, par ton baptême, que tu vas recevoir dans un instant, tu fais déjà trembler le monde.

HOMÉLIE DE LA SOLENNITÉ DE L’ASSOMPTION

Il y a dans notre dévotion à la Vierge Marie comme une nostalgie, un désir,
d’atteindre une pureté, une fraîcheur, bref, une virginité.
Nous savons que nous ne le trouverons jamais, cet état d’innocence, mais il reste une référence cachée de notre cœur.
Nous avons comme une attirance à vivre des combats pour la pureté.
Ils retombent vite, c’est vrai… Nous n’allons jamais très loin.
Cependant, c’est cette pureté qui nous a fait vivre de joie quand nous étions enfants.
Innocence de l’esprit, du corps, innocence des sensations premières.
Et pourtant, nous étions déjà encombrés de peurs, d’affirmations et de reculs égoïstes.
Mais quand même, plus proches d’une certaine virginité polluée par la suite.

La Vierge Marie d’une certaine manière, nous décroche de nos rêves idéals.
‘Et bien non ! je ne suis pas pur et j’ai besoin d’une certaine protection qui vient, non pas d’une construction d’esprit ou d’une œuvre d’art, mais de la pureté d’une femme qui a vécu sur la terre et qui vit maintenant au Ciel.
L’Assomption, c’est l’accomplissement de la seule femme qui n’a jamais eu de pudeur.
La Vierge Marie n’a pas eu de pudeur. Bizarre, ce que je dis…

Et nous, nous bataillons depuis notre jeunesse à faire participer , maladroitement, notre corps à notre affectivité, fluctuante.
La pudeur est à la fois le signe d’une recherche de vérité et à la fois le signe d’une protection contre le mensonge.
Là où il n’y a pas de mensonge, il n’y a pas de pudeur parce que le rôle de la pudeur, c’est d’ajuster dans la relation, la vérité de l’autre avec la mienne.
Quand je regarde l’autre, avec son mystère, je lui demande : ‘est-ce que tu acceptes de te montrer à moi tel que tu es. Dans ta vérité ?’.
et je me demande : ‘est-ce que je peux me montrer à toi, tel que je suis, sans risque que tu me blesses ?’
Si je me cache de toi, si je cache le plus intime de ma personnalité, de mon corps aussi, à tes yeux, c’est parce que mon corps peut trahir ce qui m’est le plus intime. Je ne suis pas unifié et j’ai peur que tu le découvres.
Et je ne suis pas certain non plus, que tu ne me trompes pas par ton regard.
Alors, c’est plus fort que moi, je réagis par la pudeur. Normal…

Si la Vierge Marie a été introduite directement de la terre au ciel, au moment de sa mort, c’est parce qu’aucune poussière d’impureté avait pollué son âme et son corps.
L’expression de son corps correspondait parfaitement au désir son âme et l’expression de son âme c’était son corps unifié et exultant.
il n’y avait aucun décalage pour la Vierge Marie entre ce qu’elle paraissait et ce qu’elle était.
Quand on atteint cette harmonie, il n’y a plus de place pour la pudeur.
Parce qu’il n’y a plus de danger.
La pudeur prévient d’un danger.
En quelqu’un de très simple, il n’y a plus de place pour le mensonge, pour la méfiance, il peut se présenter totalement tel qu’il est.

Une personne qui n’a plus de pudeur, soit c’est une personne qui n’a plus d’expression d’elle-même. Qui a perdu sa personnalité.
Elle est animale. Déchue.
Elle a euthanasié sa conscience.

Soit, au contraire, dans l’excellence, c’est une personne qui se présente dans la vérité d’elle-même.
La Vierge Marie.
Il ne peut pas y avoir vérité du corps sans qu’il y ait sainteté de l’âme.
Il y a quelques jours sur le pare-brise de ma voiture, quelqu’un avait déposé un petit flyer.
Une publicité pour vivre quelques jours dans un domaine naturiste du coin.
Par cette chaleur, ça peut être tentant…
Malheureusement le corps, quelle que soit sa position, ne peut pas embellir notre âme. On ne peut pas commencer par là.
C’est le rêve faux des naturistes qui se trompent volontairement sur la marchandise.
Il y a une recherche déviée de pureté corporelle, quand l’écologie du corps, la santé physique, notre nourriture, notre hygiène ou tout simplement par certaines expressions, (le chant, la danse, le sport ou la déclamation etc…), prennent une première place.
On se fait son cinéma.
Le corps restera toujours impuissant à retrouver sa vérité des origines et il ne peut pas de lui-mêmpe équilibrer l’âme. A plus forte raison la mettre en état de grâce.

Si la Vierge Marie a mérité de recevoir dans son corps, pur, le Verbe fait chair – Dieu – et si elle a mérité, par grâce bien sûr, d’entrer au Ciel corps et âme pour voir Dieu en face à face, ce n’est pas parce que son corps était pur, qu’elle était belle et que ses yeux bleus étaient fascinants.
Mais c’est parce que son âme était pure, qu’elle était belle du Saint-Esprit, et que les yeux de son âme n’avaient pas craint d’être éblouis par l’excès de la lumière divine.
La Vierge Marie ne s’est pas arrêtée aux révélations particulières toujours chargées d’impuretés et d’imperfections.
Aucune curiosité aux événements pour son esprit, parce que le sensible forme un écran à la lumière du Royaume de Dieu.
La Vierge Marie n’a pas été ‘charismatique’, parce que sa sagesse était de charité pauvre et totalement nue.
Tout ce qu’elle vivait elle le vivait en son fond, en son contact avec Dieu.
Son âme était fondée sur un pur cristal.
Au-delà des événements et des connaissances particulières.
Méditer, pour la Vierge Marie, c’était se laisser traverser par l’amour de l’Esprit Saint.
Son esprit complètement oublieux de son corps et de son âme.
Prise par l’amour.
Si nous nous protégeons continuellement, quelquefois par la peur et l’angoisse, ce n’est pas parce que les dangers sont nombreux, mais c’est parce que notre âme est blessée, et que, le plus souvent, nous avons blessé notre âme.
Qu’est-ce qui nous empêche d’accéder au Ciel de façon immédiate. ?
Ce sont nos blessures. Héritées ou accumulées par nous.
Blessures du péché et de nos fautes qui ne peuvent pas supporter l’intensité de la Présence divine.
Alors Dieu a besoin de nous réparer.
De restaurer nos capacités d’union avec lui.

Pour la Vierge Marie, rien à réparer.
Pas même les tendances du péché originel qui déforment notre nature.
L’harmonie entre son âme et son corps lui a évité la séparation que nous vivrons tous, à l’heure de notre mort.
Notre âme devra retrouver un corps, son corps, selon une autre forme, glorieuse, différente que celle que nous avons.

Pour la Vierge Marie, il n’a rien à retrouver puisque elle n’a rien perdu de l’harmonie de l’origine.
Par simplicité, elle monte, corps et âme, illuminée par l’amour de son Fils.
En quelque sorte, quand nous prenons le train, nous nous fabriquons toute une suite de soucis :
à quelle heure il va partir ? comment je vais payer le ticket du train ? mes bagages ne sont-ils pas trop lourds, trop encombrants ?
Et l’on regarde à 10 fois pour savoir exactement le numéro de notre place et celui de la voiture.
Marie, elle ne se posa même pas la question de savoir quel train elle allait prendre.
De bagages, elle n’en n’avait aucun.
D’horaire, elle avait celui de l’éternité.
Et elle savait que sa destination était inévitablement son Fils…
… qu’elle allait retrouver, ressuscité.
Et son désir était si grand si inimaginable pour nous, désir de son âme, désir de son corps, que son corps ne pouvait que suivre son âme par une résurrection immédiate.
Il y a un belle figure de mystique musulman, El Hallaj, qui la veille de son martyr par ses frères de religion, annonçait ce phénomène de l’Assomption d’un corps pur, uni à son âme.
Il s’écriait :
“Celui que son désir tue, Il le ressuscite”.

Marie n’était que désir.

HOMÉLIE DU DIX-NEUVIÈME DIMANCHE ORDINAIRE

Il y a de la puissance, dans ces textes, frères et sœurs…
En fait, la Bible est comme un océan de puissance, profonde.
Je me souviens… il y a quelques années, à Biarritz.
C’était le soir, il faisait nuit, avec un vent relativement fort, et nous avions été jusqu’à la Vierge du Rocher.
Je ne sais pas si vous connaissez ce lieu, mais c’est au bout d’une passerelle – une petite centaine de mètres – qui va jusqu’à un rocher où est planté une belle Vierge à son sommet.
Et sous cette passerelle – il y a bien 10 ou 15 m – l’océan mouvementé rugissait.
Et j’entendais ce mouvement profond, comme un grondement qui venait des entrailles de l’océan. Les vagues qui frappaient le rocher. On ne voyait ni les vagues, ni le rocher.
Quand nous nous mettons à l’écoute de notre vie, du monde profond, il y a un peu de cette sensation qui nous prend. Les mystères nous côtoient.On en soupçonne les mouvements de fond.
L’homme a la capacité de faire parler la nuit, le néant.
Quand je dis le néant, c’est plutôt le mystère.
L’homme est le seul être qui vit et qui se rend compte du mystère qui l’environne.
De partout, il déploie des antennes au niveau de son cœur et il capte son versant d’obscurité.

Il y a le néant de la foi, le mystère de la foi, que l’on chante à chaque messe :
« Il est grand le mystère de la foi : gloire à Toi Seigneur Jésus qui était mort. Gloire à Toi qui est ressuscité. Nous attendons ton retour »
Et puis, il y a le néant du péché qui est le profond mystère du mal.
C’est pour ça que ceux qui ont touché au mystère du mal,
parfois… ont de très belles conversions parce qu’ils n’ont pas peur non plus du mystère de la lumière.
Et je me demande si la foi ne se mesure pas à la capacité dans un homme, d’affronter le mystère. Si elle ne se mesure pas à la capacité pour quelqu’un de s’aventurer dans le mystère du mal comme dans celui du bien.
L’homme de foi, c’est celui qui a autant peur de l’ombre que de la lumière.
C’est celui qui connaît sa petitesse. Ce qui ne l’empêche pas de foncer !
Et c’est celui qui sait que son jugement lui est davantage un handicap qu’il ne lui donne des ailes.
Celui ou celle qui multiplie les jugements et les paroles tous azimuts ne peut pas accrocher au mystère de la foi.
L’homme de foi, disons l’homme de Dieu, craint toujours que son jugement l’enferme et enferme le monde dans lequel il vit.
La définition de l’homme de foi, d’une femme bien sûr aussi, c’est ‘celui ou celle qui se bat avec son jugement.’
Qui cherche l’humilité de son jugement.
Il y a la magnifique rencontre de Pierre Termier, un géologue célèbre, chrétien, qui raconte dans son livre ‘à la gloire de la terre’, sa rencontre avec son maître le grand géologue Édouard Suess.
« Le bon maître m’accueillit avec une simplicité et une convivialité charmantes.
Je lui posai beaucoup de questions, sur des problèmes qui m’avaient toujours paru presque insolubles.
Il m’apprit bien des faits que j’ignorais ; mais ses réponses se terminaient invariablement par les mots ‘ nous ne savons rien’, prononcés avec une conviction indiciblement impressionnante.
Cet homme, qui sait tant de choses et qui a du génie, sait surtout qu’il ne sait rien.
J’ai rapporté de cette entrevue une forte leçon de modestie, et un sentiment plus vif du mystère où se meut notre existence. » [ A la gloire de la terre DDB 1922 p 21]

Et comment faire pour entrer dans une humilité qui nous fait grandir ?
C’est très simple. Jésus nous donne quelques petits conseils très simples.
« Donnez. »
« Tout ce que vous possédez donner-le en aumône. »
On pense, frères et sœurs, d’abord à notre compte en banque, bien sûr, à notre maison, à notre voiture, à notre écran plat, à notre téléphone, à nos chaussures, à notre machine à laver, à notre machine à laver la vaisselle, à notre micro-onde, à nos vêtements, à notre vaisselle, à nos outils…
À nos meubles, notre fauteuil préféré, à tous nos bibelots-souvenirs de nos expériences passées, nos voyages, à notre savonnette préférée, à notre canari, notre tortue ou nos chat et chien.
Et à notre bibliothèque… aux albums photos…
Frères et sœurs, la liste de ce que vous possédez peut être longue…
La mienne aussi d’ailleurs…
Mais je me rends compte que cela n’est quasiment rien à côté d’un autre univers que je possède.
Mes expériences, mes souvenirs, mes affections, tout ce temps que je prends pour moi.
Mes dons que je crois posséder.
Mais surtout et au-delà de tout, tout ce que je possède par mon jugement.
Mon jugement s’amuse à posséder le monde, les personnes, les événements. A les classer et à leur donner de la valeur ou à les mépriser
Nous ne cessons pas de nous croire propriétaire de tout ce qui arrive.
« Celui-là est comme ça !… » et on croit le posséder.
Notre avenir aussi.
On pense posséder notre avenir à partir du moment où on fait des projets.
Plus difficile est de posséder nos enfants, car on déchante le plus souvent…

Mais tout, cela chers frères et sœurs, tous ces jugements, ces ambitions, ces accumulations matérielles, nous détournent du mystère.
Je dis, nous détournent, existentiellement, du mystère.
Chaque miette de notre vie et de notre entourage que nous ne remettons pas dans les mains de Dieu, favorise des œillères sur nos yeux.
Nos yeux, c’est surtout notre esprit et amours.
On voit encore on aime encore, mais notre champ de vision se réduit.
Vous allez me dire : « ce n’est pas grand-chose… ! Et puis, il faut bien vivre… !
Oui bien sûr, mais nous sommes une unité.
Nous ne pouvons pas d’un côté, fermer des portes sur nous et de l’autre côté les ouvrir à la lumière.
Ce n’est pas possible.
Une seule chose vaut le coup que nous la possédions. Une seule…
Le mystère de la foi et sa beauté obscure
Parce que le mystère de la foi – Jésus, Dieu, cet infini d’amour, c’est lui qui nous possède, parce qu’il est plus grand que nous.
Une seule chose vaut pour l’homme d’être possédée: c’est une chose infinie, une chose qui le dépasse et par conséquent, c’est une chose qui va le posséder, qui va lui prendre son cœur, son âme.
C’est le mystère de la foi qui correspond au mystère de l’homme.
On avance sur une passerelle au dessus du vide qui gronde. On se fait éclabousser d’écume et on se rend compte que notre cœur s’y plaît.
Parce que l’homme a une faim immense d’atteindre l’infini, de grandir à l’infini.
Parce que, seul, il désire, mais d’un désir brulant, un objet qu’il ne peut pas définir.
C’est fou, c’est paradoxal, mais ce qui fascine le cœur d’un homme, c’est ce qu’il ne peut pas attraper. Et qu’il n’attrapera jamais.
Et c’est en se laissant brûler à ce désir qu’il pourra connaître les réalités qu’il ne voit pas.
Il faut complètement renverser notre vision des choses, chers frères et sœurs.
Le monde dit que nous devons être satisfait. Que c’est la gloire de la réussite qui compte…
Bien plutôt, nous devons être en désir.
Le monde dit que c’est une belle ambition d’être riche. Et que cela prouve nos qualités… Qui ne souhaite pas ses enfants riches ?
Nous devons être pauvres, dépossédés…
Le monde dit que nous devons trouver des assurances. C’est prudence ! c’est sagesse !
Or, nous devons avoir peur. Avoir le courage d’avoir peur pour atteindre à l’abandon confiant.
Le monde dit que nous devons nous garantir des excès…
Au contraire, nous devons frôler les abîmes du non-sens, de la folie, de l’amour, du sacrifice, de l’aridité de notre vie, du désert, de la méchanceté qu’il y a autour de nous.
Ce sont ces risques qu’ont pris tous les grands artistes, les poètes, les hommes aux grandes âmes, parfois, et souvent maladroitement. Mais qui nous ont donné le goût de la grandeur, parce qu’ils étaient de grandes âmes et ils ont fait grandir le monde.
Ils ont fait des dégâts par maladresse ou par esprit malin ?
Mais qui sommes-nous pour les juger …?
Car ils ont frôlé les grands mystères.
Je préfère un Christophe Colomb qui se trompe de continent, au collectionneur de papillon qui épingle sur son mur son cent cinquantième insecte, ou même au jeune garçon qui passe une heure de son temps à savoir quel modèle de chaussures de marque il va s’acheter.
C’est à la mesure de sa pauvreté, choisie, qu’un homme est grand.
J’aime aussi cette réflexion de Soljenitsyne qui parle des zeks, des condamnés au goulag de Staline :
il parle de ceux qui demeurent dignes dans le dénuement atroce des camps de tavail.
« Leurs âmes étaient en paix avec elles-mêmes.
Ils possédaient l’intrépide fermeté de ceux qui ont tout perdu, jusqu’au bout . Courage qu’il est dur d’acquérir, mais qui tient bon. » [Le premier cercle – Fayard – 1982 – p 670]
Je parle de grandeur, mais Abraham qui partait vers le désert du Néguev, Sara qui se retrouve enceinte à 90 ans, Isaac et les prophètes, ils ne pensaient pas à la grandeur, à leur grandeur.
Parce que, quand on a réussi à remettre notre jugement dans la main de Dieu, pour vivre de nuit dans un monde brouillard, on remet alors notre grandeur à Dieu.
On la jette dans la nuit et on se blottit comme un enfant qui veille, avec sa petite lampe allumée, jusqu’au matin, dans la confiance de la seule grandeur de Dieu.
Je dis dans la confiance, mais il vaudrait mieux parler d’espérance.
Car, dans la nuit de notre cœur, au-delà de notre jugement et de nos jugements, il y a une attirance vivace de Beau et de Bien qui nous est promis.
De jouissance, par la grâce divine.
Nous ne sommes pas simplement quand on a la foi, des fourmis qui attendons dans le labyrinthe de leur fourmilière que l’Apocalypse arrive.
Notre nuit est remplie d’efforts et de grondements, mais juste au-delà, quand on n’a plus rien, il y a des effluves de joie, des pressentiments du silence de Dieu.
Nous savons qu’une miette de grâce divine déclenche des flots de lumière.
Que Dieu nous réserve le meilleur festin :
Les noces de notre nature avec son bonheur.

HOMÉLIE DIX-HUITIÈME DIMANCHE ORDINAIRE

Qui a raison ?
Le Qohéleth, qui dit que tout est vanité, d’une certaine manière que tout est mensonge et inutile ?
Ou Saint-Paul qui dit qu’il n’y a plus de mensonges entre nous et que nous sommes passés à la vie ?
En fait, les deux ont raison.
Mais peut être que celui qui a trop raison, n’a pas raison.
A avoir trop raison, on perd la raison des choses.
Et le Qohéleth en vient à perdre le sommeil.
Non seulement sa raison s’y perd, mais, dit-il son cœur se trouble.
A vouloir avoir raison, même notre cœur s’y perd.
Et Saint Paul… ?
Il parle d’une connaissance qui ne passe pas par la raison, ou plutôt qui ne s’y arrête pas.
Sa connaissance est portée par un amour.
Et c’est là la grande différence entre Qohéleth et Paul :
L’un est obnubilé par la réalité visible qui a l’air si proche et si immédiate.
Il la touche, la voit, l’expérimente …
Ce lui semble si évident qu’il en perd le fil. Et ne comprend plus.
Et il découvre que cette réalité est trop complexe.
Trop relative aussi.
D’ailleurs tout devient relatif, quand on se met comme juge.
Tout passe et peut changer avec nous, même nos certitudes les plus concrètes, sur lesquelles on a pu bâtir pendant 40 ans.
Devant cette constatation, certains basculent dans un doute général :
‘Tout est relatif. A chacun sa vérité. Et cette vérité, pourquoi ne changerait-elle pas selon les époques ou les circonstances ?
On se lance alors dans les ressources multiples du plaisir, de l’ambition, de l’amour humain, de la culture ou du sport, pourquoi pas ? D’aventures en tout genre.
La matière immédiate et la pâte humaine offrent tant de diversités…
Mais le cœur ne trouve pas de repos.
Alors on se convainc que le repos n’existe pas et même, que la vie consiste à passer d’une expérience à une autre…
C’est d’ailleurs ce que préconise Le Qohéleth.
On devient irrité ou blasé, mais on s’y fait, avec un certain pessimiste.
C’est le principe de la matière, qui vit du changement pour paraître aller de l’avant.
Philosophie de la vanité qui se nourrit de petites politiques, et conduit aux blessures secrètes de l’intelligence et du cœur.
Ce n’est pas ma philosophie, alors, je tends l’oreille vers Saint Paul.
Et qu’est ce que je découvre ?
Tout simplement, un autre regard.
Qui va m’ouvrir à une autre saveur de vie.
Saint Paul laisse tomber la raison. Il va plutôt la tamiser d’une lumière supérieure.
Et c’est là qu’il y a un changement de perspective.
Au lieu d’analyser, de scruter les phénomènes qui se succèdent, nous unifions notre désir sur les choses invisibles.
Notre désir, unifié sur Celui qui contient toute la vérité : le Christ.
Une seule personne.
Cela ne diminue pas l’intensité du désir, ni non plus l’intensité des douleurs.
Nous allons avoir l’impression d’être inadaptés pour cette expérience intérieure.
Et ça nous fait souffrir.
Malgré le déroutant de l’affaire, on s’accroche au Christ. On pressent la joie qui en sera le fruit.
Et que découvre-t-on ? :
Une autre raison des choses.
On découvre une unité jusqu’alors inconnue et cachée en nous, dans notre intelligence, dans nos amours, dans tous les mouvements de notre cœur ou de la belle nature qui nous entoure.
On améliore pas simplement notre compréhension des choses, mais c’est une révolution en nous.
Attention, je parle de découvertes dans la fidélité, qui se lisent dans le temps, compté en années…
Dieu travaille dans la longue durée…
Et quand Saint Paul recommande de faire mourir ce qui appartient à la terre : débauche, impureté, passion, désirs centrés sur soi, ce n’est pas par une ascèse à la force du poignet : « j’y arriverai ! »…
C’est parce que la présence de Jésus au cœur de notre existence, harmonise et déplace nos passions.
Il ne les réduit pas, il intensifie une autre lumière.
La merveille de cette vie c’est que, comme y aboutit Saint Paul, nous habitons d’une autre façon les réalités les plus terre à terre.
Et nous sommes effectivement dans l’émerveillement.
On pourrait penser que regarder la réalités d’en haut nous fait décoller ( c’est l’argument de ceux qui n’ont pas la foi pour se défendre : “ayez donc les pieds sur terre, un peu !”).
En réalité, nous avons les pieds plantés bien plus profond que ceux qui se débattent sur eux mêmes, dans le vide et l’absence de foi. Et qui font beaucoup de bruit.
Je préfère une Mercedes lancée silencieusement sur l’autoroute à 130km/h qu’une moto dont on fait ronfler ses moteurs sur la place du village
Et voilà où Saint Paul aboutit : à une autre relation avec l’autre, dans le couple, la famille, autour de nous.
Une connaissance unifiante et simplifiée.
Et pourquoi dit-il qu’il n’y a plus païen, barbare, esclave ou homme libre, ni même l’homme et la femme… ? C’est curieux comme remarque.
parce qu’il pénètre la vérité de chacun selon un regard de grâce qui comprend la beauté la plus intime de chacun.
C’est par ce regard que Jésus met à nu ceux qu’il croise, et non seulement sur les chemins d’Israël, mais aussi chacun de nous qui sommes à découvert devant Lui.
Et non seulement les hommes et les femmes, mais aussi toute chose, est pénétrée par ce regard de Jésus et de Dieu.
Toute réalité, divine et humaine, acquièrent par ce regard une nouveau sens, une nouvelle fécondité, un dynamisme nouveau, qui n’est pas nouveau mais qui l’habitait, cachée au fond de sa nature.
Donc, vous voyez le fossé qui sépare le pauvre Qohéleth et Paul.
Qohéleth emmêlé dans les filets de sa raison sur les évènements terrestres.
Et pourtant il a bonne intention… Mais il ne s’en sort pas parce qu’il part de lui-même pour juger.
Et Saint Paul, inondé de paix, possédant les mystères des hommes et des choses et de l’histoire, simplement parce qu’il ne vise qu’un amour inconditionnel.
Quelqu’un qui tend à vivre d’une prière continuelle par des invocations vers le Ciel,
‘Seigneur Jésus, éclaire moi’, ‘Jésus, soit avec moi sur mon chemin.. en cette circonstance’, ‘Seigneur Jésus donne moi la paix’ … nous pouvons nous en forger chacun selon notre cœur, semées avec abondance au long de nos journées et de nos nuits,
Hé bien, nous plongerons au-delà des raisons psychologiques ou analytiques, dans le cœur des choses..
Le véritable contact entre le monde et moi, entre mes frères et moi, entre le cœur des choses et moi, il se fait à la lumière du Christ.
Qohéleth, Saint Paul,
L’un pose la question et bute contre la porte.
L’autre se laisse embarquer dans une connaissance amoureuse, il traverse notre monde léger qui cache sa déprime et nous ouvre la porte de la joie.

HOMÉLIE DIX-SEPTIEME DIMANCHE ORDINAIRE

Quand on construit sa maison, par quoi commence-t-on ?
Est ce qu’on commence par planter un pilier au milieu d’un champ ?
On commence normalement par dessiner le pourtour et couler des fondations stables
qui vont s’étendre sur toute la surface de notre future maison.
Après, le reste suivra.
Il y aura encore du travail, jusqu’à la dernière poignée de porte, mais il y a bon espoir si
les fondations sont complètes.
Aujourd’hui, nous avons les fondations spécifiques de notre foi, de notre religion.
La prière par excellence, le “notre Père” c’est la base de notre lien avec le Seigneur.
Et puis, la perle de notre foi, selon saint Paul, le pardon.
Le mystère du pardon.
Enfin, la posture par excellence, celle d’Abraham.
Les fondations pratiques de notre cœur sont en ces trois textes.
Comme par hasard, nous avons trois composantes d’une vie de prière.
1 – L’adoration… Comment ne pas se mettre en position permanente d’adoration à
partir du moment où Dieu met une étincelle de sa lumière en notre cœur?
2 – la dimension du pardon.
Unique parmi toutes les religions. Notre religion peut féconder la misère générale des
cœurs, à commencer par le nôtre.
Comment ?
En nous exposant au regard de tendresse du Seigneur.
Et puis, 3 – La suppléance, qui va plus loin que l’intercession.
Comment ne pas supplier Dieu d’envoyer sa joie et sa paix, sur la pauvreté de nos
frères les hommes, quand on a goûté à une miette de son charme, qui pourtant peut
faire de nous un homme nouveau, et nous ouvrir sur un pays inconnu et totalement
nouveau. Intérieur.
Petit avant goût de la vie éternelle, mais réel acte d’union avec Dieu.
Trois attitudes à la racine de notre être, auxquelles nous allons répondre par trois
mouvements vers Dieu.
L’adoration est au départ une attitude d’humilité. On reconnaît que nous devons
tout à Dieu et que nous ne pouvons pas vivre un seul instant sans lui.
Hé bien, cette adoration va s’exprimer par un désir d’amitié, total, une faim qui nous
prend tout entier de rejoindre et de se donner à notre Sauveur.
“Seigneur, je te dois tout, alors j’ai envie d’être tout à Toi.
C’est ça l’adoration.
Mon temps, mes pensées, tous les battements de mon cœur, je désire qu’ils soient
exposés, et même donnés, traversés par ta grâce, Seigneur.
« Que ton Règne vienne, que ta Volonté soit faite, que mon cœur soit à Toi.

“Mais aide-moi Seigneur mon Dieu.
Aide-moi à ne pas tant souffrir de cette faim, tellement profonde en moi.”
“C’est là que se trouve la plus grande douleur, en fin de compte, de notre vie.
C’est dans ce désir insatisfait et brûlant.
Seule issue : Adoration…
Frères, même si l’on souffre de désir dans ce chemin, Dieu ne laisse jamais celui qui
entre dans l’adoration, sans consolation.
Nous ne devons pas chercher ces consolations, mais elles débordent de la Présence de
Dieu, alors même que nous ne les chercherons pas. Surtout si nous ne les cherchons pas.
Deuxième attitude, celle que suggère Saint-Paul.
C’est celle d’un réconfort, [comme il le dit autre part, à ses chers Corinthiens (Co 1, 5..)]
Le réconfort du pardon.
Autre attitude d’humilité. Celle de reconnaître notre insuffisance.
Notre décalage.
Et ce n’est pas de la culpabilité mal placée ou malsaine, c’est tout simplement faire
preuve d’un peu de sagesse que de reconnaître que nous sommes limités.
Or, la réponse de Dieu à la pauvreté de l’homme, reconnue, c’est son pardon.
C’est le réconfort de son pardon.
Parce que toute réponse de Dieu est une réponse qui surgit de son amour.
Il ne peut pas faire autrement.
Dieu de ce côté-là, n’a pas beaucoup d’imagination.
Il ne pense que par l’amour, et ne réagit que par l’amour.
Donc, vous voyez, frères et sœurs, premier mouvement : “je ne suis pas dans les clous”.
Et bien oui…!
Réponse de Dieu :
“je veux t’aimer malgré cela. Tu ne m’en empêcheras pas”
Troisième attitude :
« Alors Seigneur, accepte mon offrande. Accepte le temps que je veux passer avec Toi.
Accepte mes petits moments de sacrifice pour Toi. C’est ma reconnaissance ».
“Tout ce que je reçois de Toi, je veux Te le redonner, Te le donner, Te le consacrer.”
Donne-moi aujourd’hui le pain de ce jour pour que je puisse me consacrer à toi.
Pour que je puisse te le consacrer, ce pain, et Te le rendre.
et que je puisse Te le rendre dans la plus excellente forme, qui est celle de la messe, de
l’Eucharistie.”
Le pardon et l’offrande qui en est la réponse, créent la plus élaborée des relations qui
soit entre Dieu et les hommes.
De notre religion, le pardon interpelle toujours nos frères qui n’ont pas la foi.
Le pardon étonne, mais le pardon aussi convertit.
“Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons celles de nos frères”
Vous voyez, frères et sœurs, même dans la nature, quand un homme vient à délivrer un animal pris au piège, cet animal, même sauvage, a tendance à avoir une réaction de
reconnaissance, en retour.
Je ne vous le conseille pas pour un serpent ou pour une guêpe… mais ça peut exister,
par instinct.
Mais j’en viens à la troisième attitude qui nous importe par la prière d’Abraham.
Je l’appelle la suppléance.
Quand ma prière supplée à la défection de mes frères.
Abraham veut sauver Sodome il cherche quelques justes qui puissent suppléer à la
faute de toute une ville.
Abraham aurait pu s’offrir, lui, comme substitut pour sauver toute la ville.
Mais il cherche 40, 30, 10… justes.
En fait, il cherche avec sagesse et intelligence quelques personnes concernées qui
pourrait sauver la communauté.
Quelques personnes immergées dans cette communauté.
Mais la mission que se donne Abraham ne peut pas encore aboutir.
On ne sauve personne malgré lui.
Si ma prière enveloppe tous les païens, les indifférents, tous les pécheurs, elle aura des
fruits pour ceux qui se tournent d’un moindre petit cri intérieur vers Dieu.
D’un tout petit cri de moineau blessé.
Dans un acte maladroit, pauvre, presque insensible de prière, mais cependant… qui se
tournent vers Dieu.
Comme le disait le cardinal Journet:
‘Nos prières profitent davantage à ceux qui ont plus d’amour.”
En fait, tout ceux qui ont un désir, même mal orienté, même très faible, et qui lèvent
timidement leurs yeux vers un Ciel qu’ils ne connaissent pas.
Elle est très belle cette communion mystérieuse et invisible, qui soutient dans le péril
des petites âmes qui n’ont ni la force ni peut-être la lucidité pour boire à la grâce de
Dieu.
Et c’est cet épisode de Saint-Louis qui met en relief cette communion de prière entre
les pauvres humains.
… Saint-Louis part en croisade, embarqué sur l’un de ces lourds bateaux du moyen-âge,
chargés d’hommes, de nourriture, de matériel, et d’armes.
De bétail aussi.
Et la tempête, de nuit, se lève. De ces tempêtes terribles de Méditerranée.
Peu à peu, les hommes sombrent dans l’angoisse, même ceux qui n’ont pas le mal de mer.
Car il y avait fort à craindre que les bateaux se disloquent.
Le milieu de la nuit est dépassé.
Saint-Louis reste plutôt silencieux en prière, mais solide. Il n’est pas le Roi pour rien.
Puis, on vient lui annoncer qu’il est une heure passé minuit.

Alors il regroupe les hommes, et leur dit très calme, et presque enthousiaste :
« Gentilshommes, ne soyez plus inquiets, nous sommes sauvés ! »
Chacun se regarde, pas très à l’aise, mouillé par les vagues, et toujours l’angoisse au
ventre.
Alors Saint-Louis explique:
“Mes frères, rassurez-vous, nous sommes sauvés, puisque, à cette heure-ci, les moines
Chartreux commencent leur prière”
Voilà ce qui est la foi d’un saint et la force de la suppléance de ceux qui sont les
maîtres de la prière.
Et la tempête se calma.
C’est là que l’on comprend la plus belle dimension de la prière, même de la prière
d’adoration, de louange, de contemplation.
“Seigneur, mes temps de silence devant Toi…
Et même d’impatience, à genoux, devant Toi…
Ces heures de culte divin, d’offices, de messes, ces actes secrets d’espérance, de foi,
qui te cherchent…
Ou de faiblesse dans l'amour, mais quand même… dans l’amour…
Mon Dieu…. Je Te les donne pour tous ceux qui n’ont pas de silence en eux,
de patience dans leurs désirs aveugles.
Pour tous ceux qui ne se mettent jamais à genoux, .
Qui ne savent pas adorer ou louer. Qui vivent dans la critique et l’amertume.
Je Te les donne mon Dieu …
… Pour tous ceux qui s’éloignent de la messe… Pour les agonisants.
Pour tous ceux qui constatent tragiquement que leur espérance s’enlise, par faiblesse…
Que leur foi s’évanouit, par démission ou bêtise.
C’est cela la suppléance qu’avait très bien comprise sainte Thérèse de l’Enfant Jésus
quand elle voulait prendre la place des plus grands criminels.
Abraham supplie par compassion.
Mais Abraham n’engage pas lui-même, tout entier.
Il n’engage pas son cœur d’amitié avec Dieu, en offrande.
C’est le Christ qui nous apprendra cette substitution d’amour, excellente.
Et c’est dans la messe du dimanche et de chaque jour que nous pénétrons dans la prière
de suppléance la plus efficace et la plus profonde.
Suppléance, pardon, adoration…
Mais bien sûr, pour ceux qui se détournent de Dieu en se protégeant de notre prière
par un bouclier étanche, nous ne pourrons pas faire mieux que notre Sauveur Jésus-
Christ.
Ils resteront tragiquement étanches au pardon de Dieu, de l’autre côté de l’abîme…