HOMÉLIE DIMANCHE DES RAMEAUX

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https://www.aelf.org/2019-04-14/romain/messe

(Jos 5, 9a.10-12)  Lecture du livre de Josué  
Lettre de saint Paul Apôtre aux Philippiens 2,6-11. (Lc 15, 1-3.11-32)                Évangile de Jésus-Christ selon saint Luc 22,14-71.23,1-56.

 

Chers frères et sœurs,
quelle histoire que celle de notre religion !
Reprenons le texte que nous venons d’entendre.
Les apôtres à une journée d’une catastrophe inimaginable : la mort de leur maître et de leur Seigneur, ils se querellent … !
Et ils se querellent sur la meilleure place à prendre … c’est désolant…
Simon-Pierre, celui que Jésus a quand même désigné pour être le chef des apôtres.
Il s’y croit ! Il se croit le plus fort, et même le défenseur de Jésus… !
Il n’y comprend encore rien et il ne connaît pas ses limites.
Il lui faudra sa trahison magistrale, pour qu’il en vienne à pleurer comme un enfant.
Les dernières paroles de Jésus, – ce n’est pas nouveau – ne sont pas comprises.
Et au moment où Jésus vit ce terrible moment, au jardin des oliviers, (vous savez, quand on vit en angoisse l’épreuve qui va arriver, ce moment est pire que celui de l’épreuve elle-même où on lutte, car l’angoisse de la nuit est une douleur qui prend la tête, qui tord les entrailles, qui tend les nerfs à craquer. Tandis que quand on court dans la lutte on ne pense plus, on agit, et même si on se reçoit des coups, c’est plus facile)
Et bien, à ce moment là, de Jésus au jardin des oliviers, ses disciples, amis, dorment.
Ils ne tiennent pas le coup.
Peut-être y en avait-il un parmi eux, inquiet, très inquiet, le jeune saint Jean qui pressentait plus que les autres la terreur de son Seigneur, son ami.
Il a vu de loin son maître transpirer des gouttes de sang.
Il parait que c’est un phénomène rare, mais qui peut arriver, lors d’une peur phénoménale.
‘Jésus, écrasé à cause de nos fautes…’ [Isaïe 53, 5]
Et puis, ensuite, cet enchaînement d’hystérie, de lâchetés, de nullités, de mensonges…
On ne comprend rien, l’homme devient bête ( dans tous les sens du mot).

Chers frères et sœurs, notre monde, c’est bien celui-là…
Et notre foi, notre religion émerge de tout cela…

Eh bien, de tout cela… nous pourrions nous lamenter.
Or, de tout cela, nous sommes dans la joie !
Parce que c’est en tout cela, qui est en fait en nous-même, que Dieu vient nous chercher.
Nous nous croyons peut-être trop insuffisant, trop loin en tout cas, du grand mystère d’amour de Dieu.
Nous sommes là avec une pauvre petite branche d’olivier ou de buis, qui va faire quoi ? Notre bonheur garanti pendant un an ?… Ça a quand même l’air ridicule tout cela !
À côté des grandes souffrances et de la mort de Jésus. Un brin d’olivier !
Et à côté des flots de grâce qui peuvent transformer notre cœur en joie.

En fait, c’est dans ce terreau de faiblesse humaine que le Christ nous rencontre.
Il l’a fait dans les mêmes conditions où nous sommes.
C’est par une si petite prière que nous pouvons faire, que le démon sera vaincu.
C’est par la participation à la messe, c’est capital, régulièrement, comme on peut, et par la confession, que notre vie peut émerger.
Et non seulement émerger, mais trouver son goût de bonheur, d’exultation, de joie !
De pureté… la victoire sur tout ce qui nous entrave.

Parce que Dieu a le génie de découvrir dans la terre lourde, et en friche, des croissances magnifiques.

Certains vont prier tout au long des nuits. Ceux-là ce sont les phares qui permettent au monde de ne pas sombrer dans l’obscurité totale.
Et puis, il y a nous, dont le carême n’a peut être guère été édifiant, pollués d’idées et de critiques, de vanités, de découragements aussi.
Nous qui avons l’impression de faire marche arrière plutôt que d’avancer.
Nous tenons un rameau béni, et on s’y accroche.
Et Jésus vient nous transformer, il passe et il fait de la beauté.
La beauté, dans L’Église, il la cache. Parce qu’elle lui coûte cher.
Il laisse plutôt transparaître les ombres.
Mais pendant que le monde ignorant se complaît dans l’inquiétude et la boue, la grâce de Dieu jubile dans le cœur des simples, et Il fait une œuvre de tellement grande beauté.
Mais discrète.
Je vous le dis chers frères et sœurs, mais ça ne servirait à rien de le répéter…
On le sait. Et on jubile !

HOMÉLIE CINQUIÈME DIMANCHE DE CAREME

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Livre d’Isaïe 43,16-21.
Lettre de saint Paul Apôtre aux Philippiens 3,8-14.                                     Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean 8,1-11.

 

Lazare, l’homme du pliage.
Ou plutôt Lazare, l’homme plié…
Vous savez, frères et sœurs, il existe un art du pliage.
Au départ, une feuille de papier, parfois une serviette de table en papier et, après pliage, un moulin, un bateau, un canard, une grenouille ou une pyramide.
Jésus nous l’avait dit en passant, mais avec Lazare, il nous montre que c’est un maître en art du pliage. Avec la samaritaine aussi il avait magnifiquement plier son destin.
Il va nous plier Lazare en 3 jours.
Au départ, Lazare est inconnu au bataillon.
Saint Jean écrit : « il y avait ‘quelqu’un’ de malade. »
Nous n’en avons jamais entendu parler et pourtant, ‘c’est un ami de Jésus’.
« Celui que tu aimes est malade ».
Matthieu, Marc, Luc n’en parlent même pas dans leurs évangiles.
Et ce Lazare, que Jésus aime, va précipiter le destin de Jésus vers la Croix.
Et devant son tombeau, Jésus va pleurer. Les larmes de Jésus sur le sol de Béthanie…
En tout cas, Lazare, c’est l’homme plié.
Quasi rien d’infos sur lui. Il est malade, mais il ne dira rien. Il ne fait rien et ne fera rien.
Si… Il sortira du tombeau, sans bouger d’ailleurs.
C’est Jésus qui va faire. C’est lui qui va plier la situation de Lazare et lui donner du volume.
Jusqu’à faire avec cela son plus grand miracle et enclencher la manifestation de sa Gloire.
Alors voyons : au début. La base : Jésus aime Lazare et ses deux sœurs.
La maison de Béthanie est une étape pour Jésus. Il s’y repose.
Marie et Marthe aiment Jésus et sont aux petits soins pour lui.
Petits gâteaux – tasse de thé.
Marie a fait davantage. Elle n’a pas regardé à la dépense pour le jeune maître.
Le plus important, ce sera sa disposition intérieure de contemplative.
Jésus se plaît en cette maison. Il a une sympathie pour eux trois : Lazare, Marie, Marthe.
Il s’y sent bien et il est direct dans sa relation. Familier. Pas de parabole.
Il faut dire que le langage de Marie est propice à cette sympathie.
Elle lave les pieds de Jésus avec du parfum devant tout le monde. Contact simple, spontané, humble, original. Elle n’a peur de rien…
Lazare, on ne sait pas trop. Mais dans la famille, avec deux sœurs comme ça, il devait être à sa place.
Seulement voilà, pour Jésus, sympathie ne suffit pas.
Le jeune homme riche aussi était bien comme il faut et Jésus l’aima, lui aussi. Sans suite.
Mais Jésus va diriger l’action. ‘Pour sa Gloire’, dit-Il.
Car enfin, Jésus aurait pu guérir Lazare ! A distance même ! Il l’avait déjà fait, cela.
Et ç’aurait été un beau miracle déjà.
Et les deux sœurs avaient la foi pour cela.
Mais Jésus prend son temps pour plier l’événement.
Il y a douze heures de jour. Il en est à sa dernière heure. Qu’il nomme l’Heure de Gloire.
Et que se passe-t-il avec Lazare ?
Il se passe ce qui se passe toujours dans notre relation avec Jésus si elle est vraie.
Jésus va faire basculer une situation naturelle en lui donnant une forme éternelle.
Jésus va plier le basique d’un événement en le gonflant de vie éternelle, d’une grâce divine.
C’est exactement ce qui se passe pour nos moments de prière ou quand nous recevons un sacrement, la confession, le baptême ou la communion.
Mais avec Lazare, Jésus va chercher la difficulté extrême.
Attendre que son corps n’existe plus…
Le seul miracle plus grand qu’Il pouvait faire après celui-ci, c’était ressusciter lui-même.
Jésus arrivé à Béthanie sait qu’il favorise l’extrême.
Et que le pliage ne va pas être facile.
Il arrive sur une base d’amour humain.
Si Jésus aime Lazare, Marthe, Marie, c’est réciproque.
D’ailleurs Marthe et Marie ont un don de relation. Elles sont connues dans la région et aimées.
Premier pliage. Avec Marthe. Jésus prépare son support.
Par un dialogue un peu essoufflé pour Marthe.
Jésus annonce la couleur : « ton frère ressuscitera »
Mais Marthe veut comprendre ces trois mots à plat, sans pliure.
Jésus veut les plier avec volume surnaturel.
« Je suis la Résurrection et la Vie »… Quelle puissance quand même !
« Qui croit en moi ne mourra jamais »
Ça veut dire que la foi emporte la vie. Que avant la vie, avant notre vie, il y a la foi. Qu’une vie sans foi c’est quelque chose de mort.
Amour, foi, vie les trois socles les plus puissants au monde. Très proches.
Quasi l’atome originelle de notre existence. L’ADN.
Tout le reste : de la paille qui se déploie autour.
Marthe ne comprend pas totalement le pliage de Jésus mais elle se soumet à la lumière.
C’est bien ainsi que nous sommes quand la grâce divine nous frôle.
Avec la venue de Marie il y a une connivence plus grande.
Moins besoin de paroles.
Le cœur de Marie touche plus directement le cœur humain de Jésus.
Il y a entre eux deux une compréhension intuitive plus grande.
D’ailleurs marie a une certaine sympathie pour les pieds de Jésus. Elle pleure de nouveau sur ses pieds. Et Jésus ressent de l’émotion.
Jésus laisse l’émotion le gagner jusqu’à pleurer.
Et c’est là que je vois le moment humain le plus profond de cette formidable scène.
Parce que.. pourquoi Jésus pleure-t-il.
Il pleurera une autre fois, quelques jours plus tard, quand il sera en vue de Jérusalem, sourde à son message.
Jésus pleure parce qu’on ne comprend pas. Parce que même Marie qu’il aime ne comprend pas vraiment.
Sa foi ne va pas jusques là.
Et c’est normal qu’elle ne puisse pas imaginer une résurrection pour son frère.
C’est inouïe comme issue de sa peine.
Et Jésus, Dieu Lui-même, Dieu lui-même au milieu de ces pauvres gens au cœur serré par la disparition du brave Lazare… Dieu n’est pas compris.
Les juifs : « voyez comme il aimait Lazare »
Mais bien sûr, mais ils ne comprennent pas.
Si Jésus pleure, ce n’est pas par amour de Lazare. Il aurait pu venir plus rapidement, sinon.Et il sait qu’Il va le ressusciter.
Pauvres gens, pauvres juifs blessés de la douleur affective.
Jésus veut leur plier le Royaume des Cieux et ils sont aveugles.
Jésus pleure de l’impuissance divine à leur faire comprendre leur bonheur.
L’amour de Dieu est si respectueux.
C’est la grande condition de l’amour pur. Son respect et même son impuissance.
Il se présente avec tant de délicatesse et de tendresse qu’il accepte de rester méconnu et incompris par ceux à qui il est offert.
Et Jésus pleure sur cette incompréhension.
« Ne t’ai pas dit, Marthe que si tu crois, Dieu te comblera ? »
Voilà le dernier pliage de Jésus qui va donner forme à Lazare.
« Lazare, sors ! »
On ne saisit pas tout, mais c’est normal puisque justement le pliage de Jésus investit un espace surnaturel qui nous dépasse.
On est loin de la base du départ, du salon de thé de Béthanie. D’un amour d’amitié, Jésus fait un pliage d’un réacteur nucléaire de puissance divine.
Bien sûr, ça va le conduire rapidement à être neutralisé par les pharisiens.
Trop de puissance.
Mais Jésus fait le même chemin avec nous.
De nos vies sans forme, de nos vies ‘serviettes en papier’, Jésus a un art magistral de donner du relief. De nous faire exprimer du dynamisme.
Et de nous faire frôler les puissants abîmes de la vie et de la mort.

HOMELIE QUATRIEME DIMANCHE DE CAREME

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(Jos 5, 9a.10-12)  Lecture du livre de Josué  
(2 Co 5, 17-21)  Lecture de la 2ième lettre de saint Paul apôtre aux Corinthiens   (Lc 15, 1-3.11-32)  Évangile de Jésus Christ selon saint Luc

 

Quand on reprend cet épisode de l’aveugle guéri, s’il n’y avait pas, en fond de décor, la Passion du Christ et ses souffrances, on pourrait sourire.
Un homme guéri d’une infirmité et tout le monde s’affole…
On se demande pourquoi ?
Les disciples se posent question
l’aveugle ne se pose pas de question, mais doit répondre à de nombreuses questions.
Les voisins se posent question et doutent même de l’identité du malheureux.
Les pharisiens ne doutent pas mais s’agitent et se sentent mal.
Les parents du bienheureux mendiant. Ils ne savent que penser et surtout que dire.
Et Jésus a fait bouger cette fourmilière et va conclure.
Mais quel est le problème ?
Le fond du problème ?
Il semble en fait être plus profond que l’histoire d’une guérison même miraculeuse.
Saint Jean écrit : ‘Les juifs ne pouvaient pas croire que cet homme avait été aveugle et que maintenant il pouvait voir’.
Je crois que là se situe le cœur de l’affaire.
Au début, un malheureux, qui par la force des choses ne voit rien.
A la fin, une foule de malheureux, qui n’arrive pas à voir l’évidence, ne veulent pas reconnaître l’évidence.
Jésus, avec un peu de terre renverse le monde.
Il renverse le pouvoir de la lumière et des ténèbres. Il renverse la psychologie de ceux qui le suivent et les bases logiques de ceux qui ne le suivront pas.
Incroyable.
La question première qu’il manifeste, la voici : « est-ce que je vois bien la réalité des choses ? »
Comment je vois la réalité ?
Est-ce que je ne laisse pas passer à côté de moi, tout un pan d’existence, de vérité ?
Parce que si je nage dans mon monde, soit d’illusion, soit de frontières bien serrées, je fausse ma vie pour moi-même.
Je fais de ma vie un horizon bloqué.
Et c’est quand même grave de passer une vie sur un bout d’horizon bloqué.
Et c’est bien le problème que soulève la guérison de l’aveugle-né.
Comment je vois la réalité ?
Et est-ce que je peux admettre que quelque chose me dépasse… Ne soit pas selon ma logique habituelle ?
Dans un passage de l’Archipel du Goulag, Soljénitsyne décrit cette situation qui lui est arrivée. Il est dans un train, transféré entre deux gardes en civil dans un camp stalinien de travaux forcés. Il a quitté la veille une cellule de détention, il part en direction d’une autre cellule où le moindre bout de maigre autour d’un os peut prolonger sa vie d’une journée et il est attentif aux propos bizarres et futiles des voyageurs du wagon :
‘une belle-mère, Dieu sait pourquoi, ne s’entend pas avec sa bru ; les voisins qui partagent l’appartement communautaire, gaspillent le courant en laissant le couloir éclairé et, en plus, ne s’essuient pas les pieds. Untel s’est vu offrir une bonne place, mais il ne se décide pas à déménager, etc… »
Et lui, le prisonnier inaperçu, voit clairement une autre mesure des choses de l’univers, des faiblesses et des passions ! … Il lui semble être vivant, et eux il semble que c’est par erreur qu’ils se croient en vie.
Et Soljénitsyne réfléchit à part soi : « Frères ! hommes ! Pourquoi la vie vous a-t-elle été donnée ? » Des hommes se font fusillés, ils rêvent de lécher les arêtes d’un poisson salé et de réchauffer leurs pieds gelés, cependant que vous, sous un ciel bleu, vous avez le droit de disposer de votre destin, de boire de l’eau, de voyagez sans escorte. Alors, qu’est-ce que c’est que cette histoire de pieds non-essuyés ? Que vient faire cette belle-mère ?… »
[Archipel du Goulag – tome 1 – p415]
Admettre la réalité n’est pas si facile, en fin de compte. Nos détournements prennent des chemins si communs.
On ne cesse de se poser des questions : ‘pourquoi cela ? Comment cela ?
D’où cela vient-il ? Que se passe-t-il ?
On ne cesse de s’informer à s’en rendre malade et de se perdre dans la surinformation pour éviter la réalité au cœur de nous.
Les pharisiens sont spécialistes de cette méthode.
Parce que rien de tel pour éviter la réalité que de se garer dans notre cerveau.
Car voir la réalité, c’est la vivre, non pas la penser.
Se laisser toucher le cœur est risqué, autant dans la joie que dans la peine.
Parce que accueillir un événement par sa vie, c’est lui permettre de nous dépasser.
La véritable sagesse ouvre à l’inconnu. Elle dit : ‘j’ai l’impression que ce qui m’échappe est infiniment plus que ce que je crois saisir.’
La fausse sagesse écrase la réalité et la ligote.
Alors, pour rendre vivable et légère notre vie, qu’est-ce qu’il faut introduire et cultiver ?
Nous le savons, frères et sœurs, c’est la foi.
Cette cette intuition qui ouvre sur le mystère et rend vivable notre histoire.
La foi reconnaît la noblesse de la réalité. Si elle est pratiquée.
La foi vécue, pas la foi pensée qui peut-être une déviation.
La foi ne se pense pas, elle se vit par pénétration des ténèbres. Et à genoux.
Se mettre à genoux est une attitude majestueuse, de joie.
Se laisser pénétrer des ténèbres, c’est goûter à la lumière.
Ça ne veut pas dire que tout se vaut. Et que chaque homme serait une lanterne solitaire.
Mais ça veut dire qu’il y a une lumière au-dessus de nous.
La réalité dans le moindre petit lapin qui court ou dans l’infinité des astres bien réglés est trop dense de signification.
Voir le lapin dans une lumière de foi, c’est être plus intelligent.
Parce que la foi est une lumière sur notre intelligence et l’homme croyant a davantage d’intelligence de la nature que celui qui fait fonctionner son cerveau logique uniquement.
Car l’homme croyant pénètre le cœur des choses dans leur existence immédiate.
Le non-croyant doit inévitablement se réfugier dans sa logique ou s’il est fatigué de penser se réfugier dans les excitations du corps et les plaisirs pour calmer sa machine.
Les pharisiens sont dans leur logique blindée et ils excluent toute communion à la puissance de Dieu qui les déroute.
Votre baptême, Séverine, est un appel à agrandir le monde.
Par votre baptême, vous affirmez que vous voulez une dimension invisible à votre vie.
Et donc vous affirmez que sans le baptême vous resteriez aveugle.
Vis-à-vis de la grâce de Dieu, de la présence de Dieu, nous sommes tous, au départ, des aveugles-nés.
Et voir, c’est quoi ? C’est reconnaître que la réalité s’ouvre sur d’autres réalités, ô combien épanouissantes, mais que Dieu garde en son cœur.
Mais là enfin, nous vivrons Dieu et existerons avec la nature, de tout notre être et de toute notre âme. La joie parfaite, frères.

HOMELIE TROISIEME DIMANCHE DE CAREME

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(Ex 3, 1-8a.10.13-15)  Lecture du livre de l’Exode
(1 Co 10, 1-6.10-12)     1ere lettre de saint Paul Apôtre aux Corinthiens              Évangile de Jésus-Christ selon saint Jean 4

Moïse. L’homme le plus humble que la terre ait porté. Et aussi, celui à qui Dieu parle comme à son intime, à son ami.
Quand il vient de parler à Dieu, il se voile le visage, pour ne pas éblouir ceux qui le croisent.
De la grande pointure.
Une femme de Samarie dont on ne connaîtra jamais le nom.
1000 ans après Moïse. Qui sort dans sa campagne.
Elle n’a pas grand-chose pour elle. Pas beaucoup de grandeur.
Elle n’est pas bête, cependant. Elle a l’esprit vif.
Mais tellement commune qu’on la croirait d’hier et d’aujourd’hui, sur la place de Salernes ou de Draguignan.
Une femme au cœur blessé.
Elle en a vu d’autres et elle a appris à se défendre et à se méfier.
Mais il y en a un qu’elle n’a pas encore vu.
C’est ce juif qui ose lui parler.
Est-ce encore un séducteur ?
Dans le temps, on ne demandait pas son numéro de téléphone à une fille, on lui demandait un verre d’eau au bord du puits.
De toute façon, on savait que c’était près des puits que venaient les femmes, seules, pour puiser…
E ça commence comme ça, dans le commun d’une approche basique.
Bon… elle répond. Mais tout juste, au départ…
Il faut dire qu’elle a bien vu du coin de l’œil et de loin, qu’il était bel homme, ce jeune juif, et elle perçoit très vite que sa voix touche son cœur.
Mais, au début, on n’est pas sur la même longueur d’onde.
Notre foi n’a-t-elle pas commencé à devenir vive par de petits détails de tous les jours, qui ont conduit peut-être à une rencontre plus décisive ?
C’est d’ailleurs la foi la plus vraie, la plus pure, celle qu’on n’a pas fabriquée, mais qui s’est imposée à partir de petits détails involontaires, vis à vis desquels on n’a pas biaisé.
Des petits questionnements qu’on a poursuivis jusqu’au bout, sans compromissions.
Des vérités presque inaperçues qu’on a acceptées pour soi-même. Concrètement.
Dieu infiniment respectueux qui frappe si discrètement à la porte de notre cœur.. ‘discrètement’, ça veut dire : ‘qui se cache derrière le banal.’
Et pourquoi ce jour-là, cet instant-là on a engagé notre vie et d’accepté une conversion ?
Cette occasion, cette parole, ce regard, cet événement dont personne pourtant ne ce serait étonné qu’ils n’existe pas ?
Parce que plus la grâce est puissante, plus elle est simple et invisible.
Dieu commence toujours son approche par d’infimes petits riens et par d’infimes impulsions en notre cœur.
Dieu a le génie de se cacher dans le banal d’une histoire, d’un mot, de la nature, d’une circonstance inaperçue, et même… d’un silence. Et il va faire germer le désir dans un cœur.
Et tout cela au milieu de l’imperfection. La perfection n’est pas le terrain de jeu de Dieu ; Il est venu pour les imparfaits.
Mais que cherche l’Ange du Seigneur en Moïse ? Que cherche le Verbe de Dieu en cette femme de Samarie ? Que cherche-Il comme disposition et à quoi veut-Il en venir ?
Qu’est-ce qui va nous signaler, comme pour Moïse et pour la samaritaine, qu’un moment décisif va pénétrer notre monotonie ambiante ?
C’est pourtant clair.
Le buisson et la voix de Dieu. La cruche et le regard de Jésus, qui est Dieu.
Il apparaît évident que le cœur du prophète et de la femme attendait une proposition divine dans leur vie.
Les quelques mots de Jésus vont mettre à nu l’aspiration profonde de la femme.
Jésus ne perd pas de temps. Il part de l’eau : ‘Ton problème, femme, est-il vraiment cette eau, même si cette corvée te pèse ?’
Il oriente la pensée de la femme vers une autre aspiration qu’il lui laisse découvrir.
Elle s’accroche à sa cruche. Elle pense que c’est son principal problème, pour lequel elle râle intérieurement chaque jour.
Revenir à ce puits, même s’il est célèbre, quelle est dure la condition féminine !
Et Jésus lui parle de vie éternelle ! Il essaie de déblayer le terrain jusqu’à son cœur.
Il aurait pu lui demander tout de go : ‘que cherches-tu vraiment au-delà de cette cruche ?’
Mais il va lui-même au vif de ce qu’elle ne dit à personne. Car Jésus sait.
‘Ton affectif, n’est-ce pas ce que tu aimerais combler vraiment, plus que ton travail ?
Alors là, elle désarme ses protections inconscientes.
‘oui, à vrai dire, les hommes ne m’ont pas complètement comblée. Comment le sais-tu ?
Mais à vrai dire, tu peux peut-être m’emmener plus loin…
‘Seigneur, comment adorer ? Qui adorer ? A qui faire confiance de tout mon cœur ?’
‘Ah, tiens, ce n’est donc pas l’affectif familial qui t’est le plus important… !
tu prends conscience que ton cœur tiens à plus précieux encore, plus vital, plus essentiel…
Et tu t’aperçois que la grâce a mis en toi un désir qui te fait pressentir une joie plus entière.
Désir d’une rencontre divine que tu es en train de vivre. Tu vas le savoir dans un instant…’

Et voilà la lumière d’une vie : Comprendre le véritable désir essentiel posé par Dieu en notre cœur... et qui est résolu par Dieu, encore Lui… en une rencontre personnelle.
Désir d’un Sauveur de tout l’être, de tout notre être.
‘C’est Moi qui te parle !’ … Ouahou….
Et plus explicitement pour Moïse : ‘Je suis’…  Ouahou… !!
Seigneur, Toi seul a posé en moi cette puissance d’amour que je ne reconnais pas.
Toi seul le met au jour, cet amour. Ce désir.
Toi seul me le fait exprimer parce que Toi seul réponds à mon cœur.
Et me permets alors de quitter mes chaussures, d’oublier ma cruche.
Et c’est dans cette aventure intérieure que s’engageront, dans 4 semaines, par leur baptême, Yann, Lionel et Séverine.

Seigneur, tu me donnes dans le silence de mon cœur, la Réponse à la question que je portais en moi, mais que je n’arrivais pas à poser vraiment.
La question c’est : quel est le désir le plus profond en moi ? Et le plus intense.
Qui, une fois comblé, me fera accéder à la paix…
et la réponse c’est : le Désir de Celui qui me désire et me demande à boire.
Laissons émerger ce désir qui est au profond de nous, car Dieu le comblera.
Permettons-nous, frères et sœurs, de reconnaître ce désir.
Approchons-nous du buisson ardent, engageons nous dans une relation intime avec Dieu, mais vraiment intime. ‘Donne-la moi de cette eau !’ Et Dieu se donnera !

 

HOMÉLIE DEUXIÈME DIMANCHE DE CAREME

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https://www.aelf.org/2019-03-17/romain/messe

Livre de la Genèse 15,5-12.17-18.      
Lettre de saint Paul Apôtre aux Philippiens 3,17-21.4,1.                          Évangile de Jésus-Christ selon saint Luc 9, 28b-36.

La transfiguration…
Ça nous paraît simple et beau. Notre imagination est à l’aise.
Il y a de la couleur, de la lumière, un scénario, une voix aussi qui est apaisante.
Jésus devient blanc, lumière.
Juste un petit bémol : Pierre n’est pas dans la note juste.
Et elle est vraiment curieuse, sa réaction.
Parce que Luc peut bien expliquer que Pierre ‘ne savait pas ce qu’il disait’, nous savons bien, depuis Sigmund Freud, que notre inconscient s’exprime en de tels moments.
Et c’est vrai que Pierre révèle une tendance de sa personnalité.
Pas celle d’être extraverti… (c’est lui qui parle le plus de tous les apôtres) mais cette tendance conservatrice qu’il a au fond de lui et qui lui sera toujours comme un frein à purifier pour favoriser le travail créatif de l’Esprit Saint pour L’Église.
Paul, par exemple, a une personnalité qui va de l’avant, qui est motrice ; on le constate aussi au niveau de sa pensée. Ce que n’a pas Pierre.
Alors Pierre… ? : « Faisons trois tentes – on se sent bien ici, comme cela ! »
Autrement dit : « Fixons l’instant présent. Capturons-le et restons ainsi. Comme pour une photo de famille.
Ça me rappelle mon père quand il prenait une photo. C’était toute une pièce de théâtre, tragi-comique !
Il prenait l’appareil avec précautions délicates. Puis, il nous recommandait :
« Attention, souriez… Ne bougez plus ! »
Et ça durait… ça durait interminablement où nous devions rester comme statue, en souriant. Il prenait des positions de photographe professionnel, soit à ras du sol, soit sur une chaise pour mieux atteindre l’angle idéal pour la photo.
Et nous, figés, bouche crispée, nous attendions le déclic qui ne venait pas.
Et tout ça pour découvrir 3 semaines plus tard quand les photos étaient développées, qu’il avait bougé, donc photo floue ou le plus souvent qu’il avait cadré sur nos jambes, parfois jusqu’au tronc, mais rarement sur nos têtes.
Simple souvenir…
En tout cas vouloir figer une situation, comme saint Pierre le préconise, c’est une mauvaise philosophie.
Ce n’est pas la philosophie de Jésus et je pense que les apôtres, quelques années plus tard, ont dû prendre de bons fous-rires en se rappelant le délire de Pierre.
Je ne mettrais pas ma main au feu que Luc n’ai pas mis une pointe d’humour en le notant ?
Car Moïse et Élie n’étaient pas là pour être immortalisés dans une tente, mais ‘ils s’entretenaient avec Jésus’ pour justement signifier qu’on entrait dans des temps nouveaux, dans un rapport différent à l’Histoire et à la relation à Dieu. Un rapport supérieur.
Moïse et Élie ont fait leur temps. Sans les renier, sans les jeter aux oubliettes, car Jésus était déjà avec eux, comme il était déjà avec Abraham.
Vraiment, cet épisode de la Transfiguration est un phénomène charnière dans l’Histoire de la Révélation.
Que se passe-t-t-il ?
Nous pensons avoir une photo inoubliable d’une lumière de toute blancheur, de neige sur une montagne.
Or, si le visage de Jésus devient autre, si son corps, son vêtement prennent un autre aspect, mystérieux de lumière, c’est qu’il y a là le passage d’une autre dimension.
C’est là que tout se condense et se réconcilie.
Non, Pierre, ce n’est pas une fixation de l’instant qu’il faut !
Car le corps de Jésus en prenant une autre apparence avertit d’une autre réalité.
Or, le corps, notre corps, il est là pour exprimer une vie, un dynamisme, un autre degré d’existence que lui-même.
Un corps qui se suffit de ses sensations, de ses ressentis, de ses pulsions, n’est pas beau.
Un corps n’est beau que s’il exprime un message qu’il porte de plus loin.
Un corps humain, j’entends. Les autres corps aussi, mais le corps humain par excellence.
Une lionne, couchée dans la savane, n’est pas absolument belle.
Elle le devient quand son corps est en mouvement, qu’elle s’élance derrière le zèbre, quand son corps exprime tous ses efforts et sa passion pour rattraper ce zèbre qu’elle aime d’une façon toute spéciale .. !
Pour l’homme il en est ainsi.
Mais ce que doit exprimer le corps de l’homme, pour qu’il accède à une véritable beauté, c’est la tension de son esprit, dans un mouvement d’amour.
Un corps figé n’est pas un corps beau ; c’est un corps diminué.
Mais si l’esprit dans toute sa pureté et intensité, anime ce corps, l’investit, alors le corps se transfigure.
La mission de notre corps n’est pas le repos immobile. Sa mission c’est la transmission de l’esprit. C’est d être messager de notre âme.
Notre corps nous permet de nourrir notre esprit. Mais notre corps, comme l’est celui de Jésus sur la montagne, est aussi de se donner pour vivre une communion d’esprit.
C’est par le corps, son apparence, ses efforts et ses souffrances que sont possibles les beautés de l’esprit, de la communion, la joie du dynamisme de la vie.
C’est très important d’avoir une bonne compréhension de la place du corps dans notre vie.
On recherche habituellement un équilibre, mais un équilibre statique du corps qui se bronze sur la plage. C’est normal, nous sommes tellement stressés.
Mais ce n’est pas le rôle du corps.
C’est une fausse conception qui ne peut que s’ouvrir sur un dysfonctionnement.
Je relisais une page de Henri Michaux, dans son petit recueil : ‘plume’ ( aux éditions NRF)
Voilà ce qu’il dit avec une poésie de l’absurde :
. . J’étais autrefois bien nerveux. Me voici sur une nouvelle voie :
. . Je mets une pomme sur ma table. Puis je me mets dans cette pomme. Quelle tranquillité !
. . Ça a l’air simple. Pourtant il y a vingt ans que j’essayais ; et je n’eusse pas réussi, voulant commencer par là. (…)
. . Je commençai donc autrement et m’unis à l’Escaut.
. . L’Escaut à Anvers, où je le trouvais, est large et important et il pousse un grand flot. Les navires de haut bord, qui se présentent, il les prend. C’est un fleuve, un vrai.
. . Je résolus de faire un avec lui. Je me tenais sur le quai à toute heure du jour. Mais je m’éparpillai en de nombreuses et inutiles vues.
. . Et puis, malgré moi, je regardais les femmes de temps à autre, et ça, un fleuve ne le permet pas, ni une pomme ne le permet, ni rien dans la nature.
. . Donc l’Escaut et mille sensations. Que faire ? Subitement, ayant renoncé à tout, je me trouvai… je ne dirai pas à sa place, car, pour dire vrai, ce ne fut jamais tout à fait cela. Il coule incessamment (voilà une grande difficulté) et se glisse vers la Hollande où il trouvera la mer et l’altitude zéro.
. . J’en viens à la pomme. Là encore, il y eut des tâtonnements, des expériences ; (…)
. . Mais en un mot, je puis vous le dire. (…)
. . Quand j’arrivai dans la pomme, j’étais glacé. »
Hé bien, vous voyez, chers frères et sœurs, le corps peut désirer être fleuve ou pomme, mais il lui convient plus encore d’être « désir » que d’être « fleuve » ou « pomme ».
Et il désire encore plus porter le désir de l’esprit que son désir propre.
C’est-à-dire qu’il est fait pour la communion. Pour le fleuve de la grâce de Dieu.
Il se trouve bien, notre corps, dans un acte d’union et c’est là qu’il se trouve, qu’il trouve sa véritable nature qui est de rejoindre, par la chair, l’âme d’un autre, quitte à vivre la souffrance.
Le corps il est « pour »… pour l’union des âmes.

Jésus transfiguré. Au corps de lumière.
Ce n’est pas une jolie photo à prendre. Ce n’est pas une tente à construire.
C’est une communion à découvrir dans le corps de lumière de Jésus.
C’est la fulgurance de l’amour du Père qui offre son Fils au monde.
Ça va plus loin que Moïse et de Élie, parce que Moïse et Élie, pourtant deux flambeaux entre Dieu et son peuple, ont été simplement des signaux dans l’Histoire des juifs.
Jésus est (et reste) le lien avec l’au-delà de l’histoire.
Et son corps va l’exprimer par une lumière pure enveloppée d’une nuée et d’une voix.

Nous comprenons la fin de notre vie, car nous savons que nous sommes detinés à être semblables à Lui, en son Corps glorieux.
Qu’un jour d’éternité nous serons libérés de la disharmonie de nos corps et de nos cœurs par une extase toute simple et éternelle de bonheur.
Notre corps en prière peut en avoir un avant-goût. Il s’unit au fleuve de grâce divine qui passe par notre cœur et notre capacité d’aimer. Et nous savons qu’il est instrument d’union avec les flots de lumière et de tendresse du Père.
La prière est le lieu où nous offrons à genoux, le passage de l’existence de Dieu en nous.
Le corps ne doit pas être l’obstacle qu’il faut réduire au silence au prix de techniques bouddhistes.
Mais il doit être dans le désir de la Parole Incarnée… qui alors, le guérira d’abord et le transfigurera par les délices de l’esprit, touché par la grâce.