HOMELIE VINGT-QUATRIEME DIMANCHE ORDINAIRE A

Homélie à Villecroze dont l’église est consacrée à Notre Dame des sept douleurs

Marie au pied de la Croix.
C’était prévu, depuis Siméon au Temple, il y a vait 30 ans.. : « tu seras écrasée par la douleur »
La douleur de Marie est similaire à celle de la mère qui veille son enfant malade.
Douleur des entrailles, de l’impuissance devant le mal qu’elle préférerait porter.
La souffrance pour celui ou celle qu’on aime est pire que la souffrance qui atteint directement notre corps ou notre âme .
Oui, il est vrai que quand quelqu’un vient me voir, écrasé par une trop grande blessure, je lui propose de regarder Marie au pied de la Croix de son Fils.
Parce qu’elle est enfouie dans l’Espérance pour passer à travers l’absurde et le désastre.

Je viens de dire que la souffrance de Marie était similaire à celle d’une mère.
Cela c’est un petit aspect de ressemblance ; il faut bien chercher consolation devant le mystère de la douleur.
Mais, en fait, la souffrance de Marie n’est pas la nôtre.
Oh, c’est difficile de dire cela, mais la souffrance de Marie est pure.
Pas la nôtre.
Nous, nous arrivons dans le mystère de la souffrance avec une certaine collaboration, proche ou lointaine, avec le mal . Pas Marie.
La blessure du cœur de Marie est pure. Pourquoi ?
Parce qu’il ne se trouve dans cette blessure aucun germe de péché en amont…
La souffrance de Marie ne provient en rien, ni du péché originel, ni d’une quelconque faute qu’elle aurait semée comme un germe empoisonné pour son cœur.
Or, nos souffrances à nous, sont toujours impures, au minimum du péché originel, mais presque toujours produites ou favorisées par nos fautes personnelles.
Nous accueillons la souffrance dans un terrain intérieur abîmé ; abîmé par nous-même.
Et puis, la souffrance du cœur de Marie, sept douleurs infinies… n’a pas de ricochet en aval.
Je veux dire que ce que souffre la Vierge Marie ne provoque pas en elle de révolte empoisonnée.
Pour nous, ce n’est pas le même chemin du coeur.
Notre âme, toujours se débat dans le doute, la révolte contre soi-même, le désespoir, ou l’agression : on en veut au monde entier quand ce n’est pas à Dieu lui-même !
D’ailleurs, plus l’origine de la souffrance provient de nous, plus nous avons cette réaction curieuse contre les autres, pour se justifier.
Comme si on cherchait à se débarrasser du paquet de l’humiliation… ou de la défaite.
Toujours ce cri d’Adam au jardin perdu : ‘c’est elle qui m’a donné à manger’
Et Eve : ‘c’est lui, le serpent menteur qui est fautif !’
Ce réflexe qui interdit d’entrer dans la demande du pardon.
La souffrance engendre la faute en nous tant qu’elle n’est pas accueillie et offerte en demande de pardon.
Quelque soit cette souffrance ; qu’elle vienne du fond de notre corps, de notre âme, ou d’un événement incontrôlable, ou de la violence de l’ennemi.
D’ailleurs, toute cause de souffrance est une ennemie qui monte en notre corps et en notre âme.

Et nous rejoignons alors la vraie question.
Que Marie ne s’est même pas posée.
Parce qu’elle était pure. Et nous sommes toujours impurs, en amont et dans les effets.
C’est la question du pardon.
Comment pardonner à celui qui me provoque une blessure.
Je dis ‘ me provoque ’ la blessure, parce que l’ennemi, c’est celui qui continue à ne pas m’aimer. Sinon, il ne serait plus mon ennemi.
L’ami qui nous fait du mal, on peut lui pardonner. Il s’est trompé, il a eu un instant de faiblesse, il a fait erreur.
Il revient, il pleure.
Et si c’est un véritable ami, c’est un autre moi-même, c’est celui qui peut faiblir.
Ne pas considérer la faiblesse de son ami, c’est n’avoir pas compris l’amitié.
Ce qui n’empêche pas que la trahison d’un ami, c’est un coup de poignard dans le cœur.
Mais si c’est un ami, il revient en pleurant.
L’ennemi, lui… s’il revient, c’est pour m’achever !
L’ennemi reste l’adversaire dangereux. C’est celui qui persévère à me vouloir du mal.
Cela veut dire que pour l’ennemi un pardon ne suffit pas.
Il nous demande et nous impose un pardon à flot continu.
C’est celui qui nous a fait mal un jour, et dont le mal ne cessera jamais.
L’ennemi, c’est celui qui ne change pas de camp, et qui est toujours dans le camp opposé.
Dont la trahison, voulue ou inconsciente, entretient la division.
70 fois 7 fois. On ne s’en sort jamais !
En fait, tout péché mortel, c’est-à-dire tout péché grave qui a brisé une relation, réclame un pardon indéfiniment donné.
À chaque fois que la blessure se réveille ou se renouvelle, il faut faire acte de pardon pour l’agresseur qui l’a provoquée.
La blessure est tentation à la dureté. Elle est tentation à la vengeance.
Ou à la rancœur.
La blessure réclame de se pardonner soi-même pour pardonner à l’autre. A L’agresseur.
De se pardonner cette source de violence et de rancœur, cette tentation qu’il a réveillé en moi qui, comme les nuages, obscurcissent notre Soleil de paix intérieure.
En fait, l’ennemi réveille en nous le sale type, celui qui lui ressemble et que je suis, quelque part dans l’obscurité de mon âme.
Et c’est là l’œuvre bénéfique de mon ennemi.
 » Bénissez vos ennemis  » …Mais bien sûr !
Parce que l’ennemi m’oblige à prier le Seul Sauveur qui va me délivrer de ma colère.
Et si je ne suis pas d’abord pardonné du sale type qu’il y a en moi, je ne peux pas guérir par moi-même, et je ne peux pas pardonner à celui qui a réveillé en moi le sale type.
Pour survivre, et pour que je ne devienne pas l’ennemi de tout le monde par ma rancœur, mon ennemi déclenche en moi la nécessité du pardon dont la Source absolument nécessaire se trouve en Dieu.
« Seigneur, prends pitié de moi pécheur … »
Je dois toujours commencer par là…
Par le pardon surnaturel de Dieu.
Et pourtant, ce n’est pas difficile : Il suffit que je me tourne vers Dieu pour être pardonné..
Parce que le pardon de Dieu c’est son amour, personnel et indéfectible, offert à flots pour les bons et pour les mauvais.
Alors, puisque je suis pardonné de Dieu, je peux me pardonner le loup qui habite en moi.
Ce même loup que je reconnais dans mon ennemi que je regarde alors avec compassion.
Et comme Dieu est victorieux de ma violence par son amour, je comprends alors que je ne serai victorieux de mon adversaire que par l’amour que Dieu dépose en mon cœur.
C’est la seule solution. Il n’y en a pas d’autres.
Toute autre solution conduit à la destruction, de l’autre, de soi, de la paix de mon âme et donc de la vie de mon âme.
Tant que l’ennemi sera celui que je dois tenir à distance, il continuera ses ravages en moi.
Quand je reconnais que mon ennemi est mon semblable, je peux alors désactiver son poison en moi.
Et à partir du moment où je désactive son poison, en moi, par le pardon que Dieu me donne, alors il ne peut plus rien faire.
Il n’a plus aucune prise. J’ai compassion de lui.
Il peut me massacrer, mais il ne peut plus me vaincre.
Il devient bénédiction pour moi.
Il ne s’agit donc pas de fuir nos ennemis, ni de vouloir être ami de tout le monde ; cela est illusion et bien souvent une lâcheté…
Il s’agit au contraire de découvrir nos ennemis, de découvrir les faux frères, et de rester soi-même ; ne pas se cacher ; ne pas se protéger.
Car c’est cette vérité qui va me permettre de grandir.
Et avant tout de grandir dans la grâce.

Pierre et Jésus ne parlent pas le même langage.
Pierre compte sur ses doigts pour donner le pardon.
Jésus propose une grâce permanente, une disposition de fond, d’un esprit de pardon.
Une disposition du cœur dans une prière continue de purification de soi-même et d’appel de l’Esprit Saint.
Si vous ne retenez qu’une seule chose à ce que je viens de dire, frères et soeurs, ce pourrait être ceci :
L’esprit de pardon s’identifie à la véritable humilité qui ne peut s’épanouir que dans la lumière de l’Esprit Saint.

Le pardon en soi, n’est pas l’ultime perle de la vie spirituelle.
Il est le passage obligé. La perle, c’est la paix.
La paix du cœur.
Que l’on cueille sur l’arbre du pardon.
Quand on a réussi à se pardonner;
Ou plutôt. Quand on a réussi à tout donner au Seigneur, qui nous submerge de son amour infini.

Alors, est-ce que j’ai abandonné mon sujet ?
La Vierge Marie… Elle ne pouvait pas trouver en elle-même ce chemin de pardon.
Puisqu’elle n’avait rien à se faire pardonner…
Encore une fois, elle nous est très différente.
Inutile de vouloir lui ressembler, ce serait inintelligence.
Le pardon de Marie, c’était le même que celui de Jésus :
« Pardonne-leur, Père, car ils ne savent pas ce qu’ils font. »
Sauf que, sans savoir ce qu’ils font, ils mènent à son accomplissement la mission d’offrande du Christ-Révélateur, et l’accomplissement de l’être le plus innocent de la Création après lui, la Vierge Marie, et de celle la plus sainte après elle : l’Église, notre Église catholique.
Eux, les pharisiens, ne savaient pas. Marie savait.
C’est incompréhensible pour nous, mais Marie était dans un pardon sans limite pour les assassins de son Fils, parce qu’elle savait, au-dessus de tout effondrement émotionnel en elle, que le Dessein de Dieu passait par la Croix.
Marie a gardé la paix dans un pardon inaltérable, quand le glaive lui a percé le cœur de sept douleurs .
Mais cette paix de la Vierge aux sept douleurs, nous, nous ne la comprendrons que… au Ciel.