HOMELIE VINGT-CINQUIEME DIMANCHE ORDINAIRE A

Est-ce que ça intéresse Jésus de savoir combien il faut payer un ouvrier à la fin d’une journée ?
Est-ce que Jésus est venu pour régler le salaire des ouvriers ?
Si c’est pour ça, frères et sœurs, je vous laisse ma place.
L’Évangile ne m’intéresse plus.
Et en plus, la justice n’est pas respectée.
Quelqu’un qui travaille 10 h et qui est payé la même chose que quelqu’un qui a travaillé une heure, quoi qu’on en dise, ce n’est pas juste.
Imaginez.. le lendemain…
Est-ce que vous croyez que le maître trouvera quelqu’un à 5 heures du matin pour aller travailler le lendemain, s’il sait qu’en faisant une bonne sieste il sera payé l’équivalent ?
Des ouvriers, et particulièrement de la vigne, on va pas les tromper longtemps !
Deuxième hypothèse.
Jésus s’est embrouillé dans sa parabole.
Ou bien Mathieu a très mal écouté et il a retranscrit quelque chose qui n’a pas de sens.
À ce moment-là, frères et sœurs, je vous laisse encore ma place…
Troisième hypothèse : on cherche des raisons, des explications.
C’est une parabole.
Comment fonctionne une parabole ?
Jésus essaie d’exprimer un message d’une réalité qui nous dépasse.
Il est obligé, pour dire quelque chose de cette réalité, d’utiliser des images des comparaisons, qui sont très imparfaites mais qui pourtant, quand on connaît cette réalité, l’exprime très bien.
Par exemple, je veux exprimer une émotion.
La colère.
Il va la traduire par : « Là il y aura des pleurs et des grincements de dents. »
Mais la colère mêlée de désespoir est encore une passion connue de nous.
Quand on s’aventure dans le domaine des réalités spirituelles, nous connaissons moins les zones d’impact et les effets dans les profondeurs de l’âme.
Donc Jésus va utiliser des correspondances qu’il emprunte souvent aux Écritures des prophètes et de la Sagesse biblique.
La vigne est souvent l’expression de la fécondité quand le peuple de Dieu est fidèle, ou au contraire de la désolation quand le mal domine dans le pays d’Israël.
«Ta femme sera comme une vigne généreuse, et tes fils comme des plants d’olivier »
Donc fécondité et paix dans la famille. Ça, c’est le psaume 148.
Et le Prophète Osée :
« Israël était une vigne luxuriante, qui portait beaucoup de fruit. Mais plus ses fruits se multipliaient, plus Israël multipliait les autels aux idoles… » (10, 1)
Il y a des dizaines de rapprochements avec la vigne dans la Bible, signe de prospérité.
Et Jésus parle de la Vigne, des ceps et des sarments.
Il dit qu’il est lui-même « la vraie vigne »
«Je suis la vraie vigne et vous, les sarments.» (Jn 15 )
Tiens… Tiens…
Mais alors, aller travailler à la vigne … ? il doit bien y avoir un sens qui engage l’âme.
Un sens qui intéresse Jésus et qu’il essaie de faire passer.
Travailler à la vigne, ne serait-ce pas s’engager dans une oeuvre belle, mais pas simplement belle… surnaturelle qui demande la grâce divine.
Et tout s’éclaire peu à peu….
Le Maître appelle les ouvriers quand il veut.
C’est cet appel qui est nécessaire, parce que sans l’appel, sans la grâce de Dieu, on peut bien courir toute notre vie, on ne fait rien de profond, rien de vie éternelle.
« Sans moi, vous ne pouvez rien faire. Sans moi, vous ne faites que du rien »
Et avec Jésus, avec la foi, avec l’appel, et avec la grâce qui vient féconder notre coeur, voilà qu’on se lève.
Pourquoi Jésus appelle à des heures différentes ? Mystère… de la Providence.
Cela dépend certainement aussi de notre écoute.
‘Quoi de plus doux, frères et sœurs, que cette voix du Seigneur qui nous invite ?’
(Règle de saint Benoît, Prologue)
Dieu nous dit : « si tu veux avoir la vie, la vraie et l’éternelle, (Ps 33, 14) je t’appelle à être celui ou celle qui vient travailler à ma vigne…»
Mais voilà le sens des paroles de Jésus !
Je t’appelle à entrer dans une relation d’intimité avec moi, qui est faite de lumière et d’amour, nourris par la grâce.
Voilà ce que c’est que d’être appelé au travail de la vigne :
C’est de se donner à l’amour de Jésus.
Mais si j’y cours, mon travail se mesure en amour !
J’en veux de ce travail….!
Mais si je demande le tarif de ce travail d’amour…
Patatra ! Tout s’écroule !
L’amour ne demande pas de salaire. L’amour au contraire se donne sans compter.
L’amour adore s’oublier et ne demande pas en retour.
Bien que le fait même d’aimer quelqu’un remplisse notre coeur comme d’un flot de miel et de douceur.
Et le voilà le salaire de l’amour, et par-dessus tout, de l’amour de Jésus.
C’est tout simplement sentir notre cœur qui se gonfle d’une nouvelle dose d’amour, et parfois jusqu’aux limites du supportable.
Seigneur, tu m’as aimé pour m’appeler, et je cours à la voix de tes commandements, et presque je freinerais le retour d’amour tellement il emporte le cœur…
De toute façon, je ne veux pas entendre parler de contrat ou de rétribution.
Le but du travail de la vigne, c’est de se donner sans contrat. Le plus gratuitement qui soit.
Alors on comprend la détestable pensée des ouvriers de la première heure :
‘et eux …! et nous …!’
Cette tendance au mimétisme, à se comparer, empoisonne nos vies.
Nous avons, chacun et chacune, un chemin unique et beau, justement parce qu’il est unique et beau. Si on ne le compare pas !
A partir de l’instant où on le compare, l’inquiétude apparaît et il devient épineux.
Cette tendance à comparer et à se comparer est source de tous les conflits et de toutes les guerres. Elle est exécrable et vient de Caïn et Abel. On sait comment ça se finit, dans la haine des autres et de soi.
Je sais bien que certaines psychologies sont fragiles, qu’elles ont toujours besoin d’un compliment pour les rassurer, mais c’est l’union au Christ qui peut libérer de ce retour sur soi et nous perdre dans l’amour.
« Attache-toi au Christ, et il comblera les désirs de ton coeur… » (Ps 36)
Combler, ça veut dire qu’il n’y a plus de place pour un autre regard.
Les moments de prière sont privilégiés pour courir se perdre dans la grâce de l’amour.
Aller se blottir contre les parvis de Dieu.
Les moments de prière et les actes francs de grande humilité et d’obéissance.
Et il est là, le travail de la vigne.
Et je veux que le Maître de la vigne m’appelle non seulement à la première heure, mais à la troisième, encore.
Et qu’à la dernière heure, il me dise : « tu n’as encore rien fait. Je t’appelle comme un ouvrier de la dernière heure. Tu n’auras rien pour les dix heures passées, mais pour cette dernière heure je te donne tout ! »
« Oui, Seigneur, tout, c’est peut-être un peu trop, mais je prends ! »

Et à chaque péché, on redevient l’ouvrier de la dernière heure.
‘ Tu m’appelles, Seigneur, j’ai besoin de ton appel, et je cours pour me perdre dans les flots de ton amour et de ton pardon.
Me perdre, c’est-à-dire, ne plus compter sur un retour, de grâce ou de quoi que ce soit.
Mais me perdre dans la lumière de la vie éternelle, celle du cœur de Jésus.
Tout le reste, gardez-le !
A partir du moment où on attend un intérêt, nous sommes ouvriers de la première heure:
« Vas-t’en, tu as ta récompense ! »
Et à partir du moment où nous n’avons rien fait jusqu’alors, où nous avons même oublié ce que nous avons fait, nous sommes dans la gratuité de la dernière heure, dans un jeu de pur amour.
C’est sûr que nous ne finirons pas le champ.
Et qu’on arrivera les mains vides, comme le dit la petite Thérèse, mais Jésus nous accueillera avec amour:
« Entre dans la joie de ton Maître… » et là, ça déborde.