Frères et sœurs,
Nous fêtons la Sainte Famille.
On peut donc penser qu’elle est comme une lumière qui éclaire toute famille.
Or, aucune famille n’est configurée comme une autre famille.
On ne peut pas comparer Monsieur et Madame Dupont à aucun autre couple de Durant . Ni les parents, ni les enfants. Ni dans leur vie intime, ni dans leur vie publique (Peut-être, de loin, pour la vie publique ou le travail, il peut y avoir parfois quelques rapprochements).
La Sainte Famille n’a aucune ressemblance avec aucun de nos parents, ni en grâce, ni en pureté, ni en harmonie, et encore moins dans leur mission..
Mais n’existerait-il pas une vertu qui nous rapprocherait de la Sainte Famille?
J’en vois une, lumineuse, principale, spécifiquement chrétienne; je dirais même délicieusement chrétienne.
Les textes d’aujourd’hui proposés par l’Église la confirme avec évidence et la murmure à notre cœur avec insistance.
Je parle de la vertu de compassion.
Toute vraie famille, qui garde vaille que vaille, l’unité naturelle d’une famille – papa, maman, et les enfants, fécondité du couple – et inévitablement humble.
Et c’est toute la leçon de Ben Sira, dans la première lecture.
Goethe écrivit dans ses Maximes une réflexion qui est devenue citation commune et même passée en proverbe.
« il n’y a pas de grand homme pour son valet de chambre ».
Cette constatation n’est pas en raison d’un manque de qualité du premier, c’est en raison de la proximité du regard du valet sur les besoins communs du grand homme.
Le grand homme, pour faire de grands pas doit enfiler ses bottes avec ses rhumatismes; et malheureusement, il peut oublier ses clés de voiture dans une poche de son pantalon qui tourne dans la machine à laver…
Le grand homme a ses défauts et le valet, lui, ne retient que ces détails qui sont quotidiens et nombreux.
Ainsi en est-il dans une famille.
Pour ses enfants, leur père n’est pas souvent un grand… ‘ père ‘.
Et leur mère une grande ‘ femme ‘.
Et les parents considèrent leurs enfants ‘grands’ tant qu’il promettent encore, par une sorte d’ambition illusoire, jusqu’à ce qu’ils atteignent leur plafond qui n’est pas souvent plus haut que le plafond de la normalité.
Ben Sira ne cesse de défendre le père et la maman.
Il est entré dans l’âge de la compassion. De la belle compassion.
De la compassion qui grandit l’homme.
Car l’homme grand et celui qui regarde avec compassion.
« celui qui honore son père obtient le pardon de ses péchés, » écrit Ben Sira.
« celui qui honore sa mère ramasse un trésor ».
Cet honneur correspond exactement au mouvement de compassion et au mouvement d’intelligence profonde de l’autre,
qui réclame généralement des années pour trouver sa douceur, sa tendresse vraie.
Et comme par hasard, ce regard profond sur celui qu’on voit tous les jours dans ses faiblesses incurables, c’est le regard de pardon qui nous obtient le pardon de Dieu.
La compassion n’a rien à voir avec l’affectif fusionnel qui fausse la relation tant avec son père qu’avec sa mère. L’affectif fusionnel asphyxie l’âme et l’intelligence.
La compassion et lucide et bien plus saine.
Traduisons les belles paroles de Ben Sira :
« celui qui honore son père aura de la joie dans ses enfants »
Bien évidemment… car celui qui a compassion des limites de son père aura l’humilité avec ses enfants et ses enfants lui rendront en tendresse.
« celui qui glorifie son père verra de longs jours ». Bien sûr !
Puisqu’il ne se battra pas toute sa vie dans la révolte d’avoir eu un père si nul.
« celui qui obéit au Seigneur donne du réconfort à sa mère » bien sûr !
Puisqu’il saura, celui-là qui obéit, combien sa mère a de mérite à obéir elle-même à la suite des jours et des événements.
L’obéissance au Seigneur est une école de compassion, tellement elle demande d’humilité .
« la miséricorde envers ton père ne sera pas oubliée ». Dit encore Ben Sira.
La miséricorde pur jus, la belle miséricorde et en fait celle qui est .enveloppée de compassion.
Et la miséricorde pour notre père nous ajuste à la miséricorde divine.
Ou plutôt l’inverse… quand on expérimente la miséricorde divine pour notre pauvre cœur blessé, alors la miséricorde pour notre père devient possible, quel que soit le visage patibulaire de notre père.
Avec cette introduction, nous pouvons nous aventurer dans le jardin de Saint Paul et comprendre Saint Paul.
Le terrible saint Paul, tout tendu de volonté et d’esprit de force pour tourner le cœur de ses frères, et des païens, vers le Seigneur..
Que dit-il ?
Habillez-vous… dit-il au Colossiens, « habillez-vous de tendresse et de compassion ».
Le rude Paul, il pleure presque, il supplie pour que sa nouvelle communauté témoigne de la douceur, de son pardon, de son humilité qui ne peuvent être véridiques que si elle jaillissent d’un fond d’amour et de l’Esprit Saint.
Mais c’est le même message que celui de Ben Sira ! et il va plus loin, plus précis encore…
« femmes, soyez soumises à votre mari ! »
Certains, impurs, vont se frotter les mains et dire :
‘ quel beau témoignage : une femme soumise à son mari ! voilà qui est très bon… ‘
Et certaines, d’ailleurs tout aussi impures, mais davantage coincées et meurtries, diront :
‘ jamais ! jamais de la vie ! Au diable Saint Paul !’
Arrêtons-nous une minute.
Reprenons notre souffle, frères et sœurs.
Ou plutôt reprenons l’esprit de saint Paul et devenant fils et fille de l’Église, plutôt que de se bloquer sur place en ne respirant plus.
Et si on osait demander : ‘ comment serait-ce possible?’
Et si j’abordais cela dans la prière.
Et si je demandais l’esprit de Saint Paul, l’Esprit Saint…
Reprenons notre tricot avec le fil de la compassion.
Évidemment, Paul ajoute très vite : ‘ dans le Seigneur, c’est ce qui convient ‘
Parce qu’une soumission qui ne serait pas dans le Seigneur dans la grâce du sacrement du mariage et du désir de sanctification de son conjoint serait destructrice.
Ce serait prendre l’autoroute à contresens.
‘ dans le Seigneur… ‘ la relation par la compassion, une compassion inévitablement réciproque, elle ouvre la compassion pour le pauvre cœur de l’autre, de son conjoint, et appelle la compassion et la paix du Christ qui est le fondement d’une union d’amour, malgré tous les dysfonctionnements de faiblesse ou de péchés même.
On ne se frotte plus les mains, c’est un sommet permis par la grâce de Dieu.
Et la réponse du mari pour sa femme, elle est inscrite dans la grâce du jour du mariage : elle est de compassion encore et toujours.
« Maris, aimez votre femme, ne soyez pas désagréables avec elle ».
Parce que nous sommes tous dans le même désir d’union de pauvretés qui veulent se rencontrer.
Si on en reste à la pauvreté nous serons toujours déçus.
Alors je reviens ma première question.
Comment la Sainte Famille qui n’a pas eu la même expérience pratique, la même expérience conjugale que chacune de nos familles, peut-elle être lumière pour notre temps ?
La réponse elle vient de Saint Paul, elle vient aussi de Ben Sira le sage.
L’expérience de la relation ne vient pas des années à regarder la télévision dans un même canapé, ni de manger la même cuisine au beurre ou d’avoir dans son verre le même jus de fruit que son conjoint.
Elle ne vient pas de reproduire les mêmes efforts de fidélité que nos parents ont essayé de vivre, et de supporter les mêmes reproches que nos parents se sont échangés aussi. Ou de les éviter…
Le fond du couple et de la famille, il émerge d’un regard qui dépasse les aléas de l’affectif et d’une complémentarité qui n’est jamais satisfaisante en plénitude.
Il vient d’un regard de compassion expérimentée dans la grâce.
Dans la grâce d’abord du Seigneur sur notre faiblesse, compassion divine qui s’appelle miséricorde.
Et qui permet un autre regard de compassion, différent, qui est le respect d’un mystère de faiblesse chez son mari, chez son épouse.
Le plus bel amour de son mari, ce n’est pas un amour d’admiration et d’éblouissement, un jour de printemps, c’est un amour de tendre compassion, dans l’Esprit Saint.
Le plus bel amour de sa femme, ce n’est pas un amour de clair de lune un soir d’été, c’est un amour de tendre compassion, dans l’Esprit Saint.
Dans la grâce, demandée, de l’obéissance au Seigneur et à l’Église.
Aucune communauté, aucun couple, aucune famille, ne peut toucher à la joie et à la fidélité sur le long terme, à l’unité tout simplement, sans recevoir de la grâce divine et de l’Esprit Saint grande compassion et douceur qui s’ouvre en pardon dans les meilleurs des cas.
C’est exactement ce qu’a vécu Joseph, le sage, dés avant la naissance de Jésus, et à sa naissance, et pendant sa jeunesse, en regardant Marie et l’enfant Dieu.
Et Marie en regardant Joseph.
Sauf que leurs regards de compassion n’étaient pas en raison du péché, mais en raison de la faiblesse inhérente à la nature humaine.
Petite cerise sur le gâteau .
« et vous parents, n’exaspérez pas vos enfants, vous risqueriez de les décourager », écrit Saint Paul
Alors là, il me faudrait une autre homélie d’environ 1h pour traiter ce sujet…
