« Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous,
tandis qu’il nous parlait sur la route
et nous ouvrait les Écritures ? »
Il y a deux façons de connaître.
De connaître le monde, les personnes que nous aimons, de nous connaître nous-mêmes.
Je dirais même qu’il y a deux familles d’esprit.
Qui malheureusement ne se comprennent pas bien et ont des grandes difficultés à communier ensemble.
On peut connaître le monde par accumulation.
Première famille…
Et la deuxième famille, c’est celle de l’unité et de la simplification.
Alors je m’explique :
Connaître par accumulation, c’est multiplier les observations, c’est être attentif aux événements, rassembler le plus de connaissances possibles pour faire nos choix, élaborer des projets, résoudre des problèmes.
Ce n’est pas mauvais en soi…
Nous sommes devant un paysage de montagne… et nous rassemblons tous les renseignements qui vont nous permettre de mieux nous situer.
À combien culminent les monts.. ?
Qu’est-ce que l’on cultive sur les pentes exposées au soleil..?
Comment protéger les moutons des attaques des loups.?
Quels sont les chemins de grande randonnée..?
Bref, on analyse tout ça.
Et la nature nous intéresse par les coutumes des écureuils, des sangliers, du renard, et même des toutes petites fourmis infatigables..
Tout ça est très intéressant.
Par là, je vais comprendre l’équilibre et l’harmonie de la Création.
Première famille…
Deuxième famille… la connaissance par l’unité. Vous allez voir, c’est très différent..
Pour connaître je veux entrer en communion.
Je me rappelle les heures que je passais, quand j’étais encore en culotte courte, à observer les jeux des écureuils, la trace des sangliers, à surprendre les perdrix au milieu des champs de blé, bref, à vivre la nature.
Il n’y avait pas Internet, ni les innombrables documentaires qui nous expliquent…
Et sans le connaître encore je me rapprochais de mon frère François d’Assise :
‘frère soleil ! Frère écureuil ! frère renard et frère sanglier… !’ criait-il au milieu de nulle part. Sœur eau, et sœur montagne..!
Et sans le savoir, j’entrais dans la famille qui veut vivre l’existence des choses.
Je comprendrais, plus tard, que c’est la meilleure connaissance de Dieu, la connaissance ‘expérimentale’ de la grâce divine, qui prend le chemin de la communion et nous élève jusqu’à lui.
Mine de rien, la question des pèlerins d’Emmaüs avant que Jésus ne les accompagne ouvre au problème de la connaissance.
Ces deux hommes se posent des questions sur le déroulement des événements qui les ont meurtris.
Et ils ne comprennent plus rien. Leur tête ne suit plus.
Ils ont vu Jésus, ils ont comparé ses faits et gestes, ses miracles, avec leurs espoirs et leurs attentes. Ils voulaient la délivrance d’Israël.
Jusques-là, ils font partie de la première famille.
Ils rassemblent les arguments, ils comparent, ils cherchent le positif et le négatif, ils méditent et ils imaginent ce qui aurait dû se passer et… ils aboutissent à un échec total.
A un gouffre de déception.
Ils n’arrivent pas à faire rentrer dans leur conception ce qui vient de se passer.
Ça les dépasse.
Vient le deuxième temps :
Un homme… réel… qui se met à leurs pas, sur leur route.
Ils prêtent attention à cet homme qui les écoute et qui les laisse parler.
Et ces deux-là se confient.
Mais sa présence déjà change leurs regards. Il va les rejoindre sur un message que ces deux hommes connaissent bien : la Parole de Dieu.
Or la Parole de Dieu est unificatrice.
La Parole de Dieu simplifie.
Pourquoi ?
Parce qu’elle oriente notre esprit et notre cœur vers une unique profondeur, celle du mystère de l’existence de Dieu.
Pas de l’analyse.
Vous voyez, frères et sœurs, la différence de regard.
Les pèlerins d’Emmaüs cherchent une explication selon leurs critères.
Jésus leur propose de se mettre à l’écoute. A l’écoute du cœur de Dieu.
Et pour cela, ils doivent laisser tomber leurs hypothèses et même leurs observations pour admettre que Dieu parle plus loin, plus lumineux; comme un appel qui nous dit :
« viens suis-moi…»
C’est complètement différent de la démarche d’accumulation.
Et cette différence on peut la trouver dans la prière, aussi…
Certains prient par accumulation : des prières, des mots, des idées, des imaginations Et la prière nous ramène à nous-mêmes.
Dieu ne peut pas en placer une, prendre lui-même la parole.
Une prière qui ne lâche pas les paroles et les méditations ne permet pas à Dieu de parler, au cœur.
De parler à notre cœur et d’ouvrir notre âme à la grâce de son amour.
Les paroles et les discours dans la prière doivent rester des préliminaires, et laisser place au cœur à cœur.
Jésus a insisté là-dessus : « ne rabâchez pas comme les pharisiens».
La finalité de la prière doit être un silence d’écoute du mystère divin
Je reviens aux pèlerins d’Emmaüs..
Qu’est-ce que provoquent les mots de Jésus qui expliquent les mots de la Bible ?
C’est très simple, les mots de Jésus rejoignent le désir profond du cœur de ces deux hommes.
Ils l’admettent eux-mêmes :
« nos cœurs n’étaient-ils pas tout brûlants lorsqu’il nous expliquait des Écritures ? »
Jésus a touché leurs cœurs.
Mais ce n’est pas tout.
Ce ne sont plus les événements qui les intéressent et l’histoire des derniers jours;
Ce qui intéresse ces deux pèlerins c’est l’homme qui est avec eux.
« reste avec nous…»
Ils ont changé leur manière de connaître et de voir les choses.
Et c’est bien la démarche de la foi; d’une conversion de foi :
On veut tout expliquer, et puis un jour quelque chose nous dépasse.
Ce quelque chose c’est peut-être simplement notre désir d’une rencontre. D’aimer ou d’être aimé(e).
Et là, on comprend qu’il ne s’agit plus d’expliquer.
Il s’agit d’ouvrir son cœur à une autre existence qui nous reste mystérieuse.
Il y a comme quelque chose qui nous fascine parce que tout se simplifie en nous.
On peut dire qu’il y a conversion à partir de ce moment-là.
Quand on rencontre un appel au mystère et que l’on est comme obligé de se mettre à l’écoute.
Et on commence à faire partie de la deuxième famille.
Celle dont l’esprit se laisse envahir par un mystère d’unité qui est en fait un mystère d’amour et une nouvelle sagesse. Et pour cela je dois faire silence.
Je ne veux pas savoir, je veux être rempli de lumière.
C’est très différent.
Et que se passe-t-il pour les pèlerins d’Emmaüs ?
À ce moment-là, ils accèdent à une connaissance supérieure.
À partir de rien :
D’un bout de pain que Jésus, ressuscité, partage devant eux.
Ils entrent dans la connaissance du sacrement.
Ils entrent dans la connaissance de la grâce divine dont ils ont la source à leur table, en face d’eux : le Verbe de Dieu…
Et ce qu’ils n’arrivaient pas à comprendre en décortiquant les événements des derniers jours, cela leur devient lumineux.
Oui, cet homme Jésus a tout accompli; tout ce que l’homme peut vivre de plus fort et de plus profond, cet homme Jésus lui a donné des dimensions infinies.
Jésus a donné la paix au cœur des hommes, de tous les hommes.
Il a offert la paix par la voix du mystère, du sacrifice, du pardon, de la vie éternelle. De l’union à Dieu; par la grâce de l’amour divin.
Remarquez frères et sœurs, que l’Écriture sainte, les évangiles nous appellent à faire partie de la deuxième famille.
La famille de la connaissance mystique.
De la famille qui se simplifie plutôt qu’elle ne se complique la vie.
Quand les évangélistes écrivent la vie de Jésus ils sont toujours dans une intention de simplification et d’unité.
Ils ne décrivent pas la taille de Jésus, la couleur de ses yeux, sa façon de marcher ou de rire ou de manger des figues.
Parce que tout cela fait partie d’une connaissance d’accumulation qui n’apporte pas la paix au cœur.
C’est la connaissance que nous propose les réseaux, que nous propose l’intelligence artificielle :
Accumulation de connaissances, parfois de visions ou de messages, qui nous donne l’illusion de savoir et qui, par une curiosité légitime, nous éloigne à pas feutrés de l’amour qui peut combler le cœur d’un homme ou d’une femme.
Le chrétien ira toujours à rebours de ce que lui propose le monde.
Mais lorsque, au détour de son chemin, il rencontre le Christ, libérateur des cœurs et non pas d’un pays, alors il entre dans une nouvelle famille.
Et il retourne sur son chemin et là, il dit, il proclame :
Je fais partie d’un mystère dont le cœur est le Christ ressuscité, et je ne veux plus rien savoir que celui qui me comble de joie.
Quand les deux hommes sur le chemin d’Emmaüs reviennent vers les apôtres, ils ont vécu une conversion qu’ils n’avaient pas atteint avant la mort et la Résurrection de Jésus.
Il me vient cette réplique que Shakespeare attribue à Antoine devant le corps de César qui vient d’être assassiné.
Cette réplique s’appliquerait tellement plus à celui qui rencontre le Christ.
Antoine compare César a un cerf, forcé par ses chasseurs…
Voici la réplique :
« Ici, tu tombas, brave cerf aux abois; ici, tes chasseurs t’environnent, blasonnés aux couleurs de ta dépouille, vêtus de rouge vif par ta mort.
Ô cerf, dont la forêt était le monde ! et le cœur, le cœur du monde ! (…) »
Si Antoine avait connu Jésus, il aurait pu dire :
« Ô Christ ! dont le cœur est le cœur du monde !… »
Voilà la connaissance si simple et parfaite, qui suffit…
