« En ces jours-là, les fils d’Israël arrivèrent dans le désert du Sinaï ».
L’aventure du peuple de Dieu commence dans le désert.
Dieu a voulu que les fils d’Israël cheminent dans le désert.
Et c’est dans le désert qu’ils vont recevoir la confirmation de leur bénédiction éternelle, et de leur identité de peuple prédestiné.
Dans le désert…
C’est-à-dire dans un lieu où il y a à peine l’essentiel pour vivre.
Rien d’autre.
Aucune distraction.
Aucun divertissement.
Et bien sûr aucun surplus.
Et tant que les fils d’Israël n’auront pas le courage de la confiance à la grâce de Dieu, il leur sera refusé les terres riches en fruits et la paix qui leur est promise.
Pourquoi Dieu choisit-il ce chemin éprouvant pour son peuple béni ?
Mais en fait, pourquoi Dieu désire-t-il quand quelqu’un se tourne vers lui qu’il goûte d’une façon ou d’une autre au désert ?
C’est-à-dire une expérience de privation, de dénuement, de dépouillement ?
Et cette expérience n’est pas accessoire. elle est générale et obligatoire. Elle se situe à la source d’un chemin vers Dieu.
Abraham a passé sa vie dans le désert.
Jésus a commencé sa vie publique par une expérience radicale de 40 jours au désert.
Jésus a toujours préféré la pauvreté ‘ comme un appel au royaume de Dieu ‘;
et la pauvreté aussi comme un moyen pour annoncer le royaume de Dieu.
Le désert, sinon la pauvreté, fait partie intégrante du chemin spirituel du chrétien.
Il y a ceux qui osent le désert… En tout cas qui l’acceptent.
Et il y a ceux qui ne sont pas ‘finis’ et s’arrêtent sur le seuil de l’intimité avec Dieu.
Pourquoi ?
Je répondrais :
Le désert fait l’homme.
Le désert pousse l’homme à sa vérité et à trouver son identité.
Comme le dit Ernest Psichari dans son magnifique livre ‘ des voix qui crient dans le désert ‘:
» nous sommes au point précis où il nous faut choisir entre la révolte et l’obéissance. Le désert est un carrefour sacré, d’où l’on sort condamné ou sauvé. »
Le désert a la vertu de nous placer dans la vérité. Et si l’on ne veut pas obéir à la vérité on y devient fou.
Il n’y a pas d’échappatoire.
Or l’homme mou cherche l’échappatoire.
Nous sommes dans un monde mou, dans un monde faux.
Dans un monde hors sol qui ne sait plus voir la réalité.
Si on ne sait plus voir la réalité de notre voisin, de l’arbre dans le parc, de l’effort à accomplir, de l’oiseau qui chante, alors on se gave de virtuel et il est impossible de rencontrer la réalité de Dieu qui est la première réalité.
Je reprends le texte de Psichari :
‘ le 9 septembre, à une heure du matin, j’ai donné l’éveil au camp.
La lune éclairait mal un paysage que je ne comprenais pas(…)
À ses heures là, on se sent abandonné lâche et courbé.
(…) une fois le départ donné c’est fini.
On hume l’espace endormi, on se laisse aller au doux bercement des dromadaires. (…) nous voici, dans la nuit, sur les plaines sans nom. Nous allons tout droit, tandis que, devant nous, les étoiles se lèvent lentement de l’horizon. La lune s’affaisse à l’autre bord. Un vent froid s’élève, et nous voici dans la nuit noire, à cette heure mortelle ou la lune est couchée et où le soleil n’est pas encore levé.’
C’est à cette heure fatidique : ‘deux heures après minuit’ que Napoléon jaugeait le courage de ses généraux.
Notre monde fuit le désert.
Parce que le désert nous place en face de notre réalité.
Et par conséquent en face de notre fragilité.
Or c’est dans notre fragilité que se fait de grandes choses.
Cette fois-ci je fais appel à Soljenitsyne qui écrit dans Zacharie l’escarcelle.’ :
Le vrai goût de la vie, on ne le trouve pas dans les grandes choses, mais dans les petites.
Il est dans la démarche mal assurée du convalescent aux jambes flageolantes.(…) il est dans la simple pomme de terre que le gel a épargné et qui surnage dans ta soupe.’ [ p 96]
Soljenitsyne a goûté à l’expérience de l’extrême désert dans les goulags de Staline.
Voilà pourquoi Dieu a conduit le peuple d’Israël dans le désert.
Mais il y a une autre raison qui suit immédiatement.
C’est que, dans le désert, on ne peut pas survivre sans Dieu.
Dieu est palpable dans le silence qui réveille notre instinct de vie. Dieu est palpable dans le paysage d’une terre aride, du vent qui souffle, du ciel qui nous tourne vers le soleil.
Pourquoi on ne peut pas survivre sans Dieu ?
Parce que le diable est là. Presque sans masque.
Il ne sait pas où se cacher, sinon dans notre cœur.
Le désert oscille constamment entre l’ange et le démon.
Et là aussi le combat devient vrai.
Dieu reconnaît l’âme de silence et l’âme de bonne volonté qui le désire.
Je reprends une autre de mes notes, cette fois-ci dans le livre de Psichari qui s’appelle ‘le voyage du centurion’. ( Dans ce livre il se nomme Maxence)
Je précise simplement que Ernest Psichari s’est converti dans le désert alors qu’il était en mission militaire.
‘.. Si, d’aventure, la loi du silence est transgressée, c’est pour qu’une parole plus profonde monte aux lèvres de cette demeure qui est, dans l’âme inquiète, celle de Dieu.
Un matin, le jour après qu’ils eurent franchi le désert Tiris, Maxence et ses compagnons se réveillèrent au puits de Bou Gouffa. Minute impérissable ! C’était au milieu d’une lande qu’ils reposaient.
Une rosée couvrait le sol.
L’air était allégé, décanté dans les laboratoires du matin, et il apportait, en brises tièdes, des parfums de terres mouillées, lointaines.
Maxence, debout vers l’Orient, saluait la naissance du monde.
Alors Sidia, un Maure de l’escorte, s’approcha de lui, et faisant un grand geste du bras droit vers l’horizon :
» Dieu est grand ! » dit-il.
Sa voix tremblait un peu…
Il n’y eu pas d’autres paroles de dites ce matin-là.
On repartit. Un nouveau désert s’ouvrit alors (…)’ [p 132 – Ed.1922]1
Le désert n’est pas seulement le lieu où l’on rencontre Dieu.
C’est l’expérience de la tentation parce que le diable habite cet espace de vérité.
En tout cas, c’est le lieu où le diable joue le tout pour le tout.
Si notre monde est si friand de divertissement et de complications c’est tout simplement parce qu’il a raté son expérience au désert.
Parce qu’il n’a pas compris que le bonheur se trouve dans la simplicité dépouillée.
C’est là la leçon pour nous de cette traversée du désert du peuple d’Israël?
C’est de comprendre que nous devons viser le dépouillement pour accueillir l’amour.
C’est à dire, en fait, aller à contre-courant de notre monde.
Certains diront : ‘ mais alors… nous serons déconnectés du monde ?’
C’est l’argument bateau qui semble décisif et absolu…
« Si on ne trempe pas dans toutes les actualités que nous offrent les médias, alors on est à côté de nos chaussures « …
Cela veut dire que Jésus est a côté de ses chaussures et s’est trompé en disant : » bienheureux les pauvres… en informations… »
Et cela sous entend que Dieu s’est trompé en bénissant un peuple qu’il maintient 40 ans au désert.
C’est ne pas comprendre que plus nous serons dans une relation profonde avec Dieu, plus nous serons au cœur du monde.
Et que ce n’est pas notre collaboration avec le monde qui nous rapproche du monde.
Cette collaboration nous dissout dans le monde et nous paralyse.
Comme dit notre Pape dans sa récente encyclique, ‘notre conscience de nous-mêmes et du monde risque de se replier sur elle-même influencée par des images qui modifient l’approche de la vérité.’
Et plus nous nous rapprochons de Dieu, plus nous devenons libre du monde et nous lui sommes utiles dans ses confusions.
Le désert doit s’étendre à nos sensations, à notre imagination, à nos logiques, et même à notre capacité d’amour.
Parce que l’amour de Dieu qui dépasse tous nos efforts naturels, et surtout toutes nos communications virtuelles, (il est là le véritable dépassement de soi)
… l’Amour de Dieu vient crier en nous par des gémissements ineffables et très réels : ‘ viens au désert connaître le Cœur de Dieu et tu pourras expulser tes démons… Tu pourras guérir les malades, tu pourras ressusciter les morts…’
