Quand nous approchons de l’église de la Dormition à Jérusalem, nous repérons facilement son dôme, comme un immense chapeau rond, harmonieux, couronnant le sanctuaire qui est aussi circulaire.
Nous entrons.
A droite le magasin, bien fourni.
Et puis, à gauche, un couloir qui mène à l’espace sacré, dans lequel la lumière se répand abondante.
Au sol, une riche mosaïque qui évoque les apôtres, les mois de l’année et, curieusement, les signes du zodiaque.
Et puis, un petit écriteau indique une crypte. Tout discret, à vrai dire.
Il ne force pas, mais il est nécessaire que nous arrivions vers cet indicateur en faisant le tour de l’immense pièce lumineuse (et sonore s’il y a un groupe qui débarque)
Donc, au minimum par curiosité, mais comme obligé, on descend l’escalier en spirale.
Et l’on découvre le secret du bâtiment…
Rond encore, mais où le soleil ne pénètre plus. Lumière indirecte en haut des colonnes solides qui forment encore un cercle, autour d’un cénotaphe.
Au centre, la statue du gisant de la Vierge Marie.
Telle que nous la retrouvons dans toutes les icônes de la dormition.
Corps droit, allongé ; la tête de la Vierge légèrement inclinée, comme en adoration, les mains croisées sur le corps.
Ici, dans cet endroit priant, les apôtres sont plutôt évoqués par les deux rangées de colonnes stables et sereines.
Simplement, avant de partir de ce niveau paisible, deux coups d’œil hautement significatifs.
D’abord un petit autel placé dans le prolongement aligné du corps de Marie.
Et au-dessus, sur le mur, une mosaïque toute d’or, avec la Vierge en gloire, sur un trône, entourée, cette fois en clair, des douze apôtres.
Pour les pèlerins touristes, il n’y a pas grand intérêt à tendre la tête jusque-là.
Ils regardent la voûte, ils regardent les chapelles ornées de mosaïques très colorées, dons de différents pays qui ont contribué à la reconstruction du sanctuaire.
Après quelques commentaires inutiles, la plupart ne sauront jamais qu’ils ont raté la grâce de leur existence, le cœur vital du bâtiment.
S’ils avaient fait trois pas en direction du maître autel, ils auraient découvert, comme cachée, une petite chapelle, sur la gauche.
Et dans ce renfoncement accueillant, une petite lampe rouge indiquant le tabernacle et la présence du Roi des Cieux et du Seigneur de l’Apocalypse.
Le Sauveur, le seul ressuscité, celui-là même qui a donné au monde la Vierge Marie, et qui a donné à Marie les flots de grâces pures qui lui a valu de s’élever au Ciel en son corps et en son âme.
Et si l’on s’assoie, ou mieux, si on se met à genoux, en cet endroit, on peut vivre par le cœur ce que l’immense bâtiment représente dans les formes artistiques, riches et variées .
Là, à cet endroit précis.
Sans que personne, des groupes pressés et bruyants, ne soupçonne du feu qui brûle; de la vie qui coule. De l’Esprit qui introduit en vie éternelle.
D’un côté, les représentations, les paraboles et les images qui étonnent et qu’on admire.
De l’autre côté, à peine cachée, presque insoupçonnable et pourtant ouverte, la réalité qui enflamme et transforme tout l’être et notre cœur et soutient le monde.
Mais si je vous ai écrit tout cela, frères et sœurs, ce n’est pas pour pour m’arrêter là.
C’était pour atteindre le génie de l’architecte.
Nous ressortons du bâtiment.
Et là, si on n’est pas aspiré par le magasin (très avantageux, je vous le conseille, en choix de belles choses, ce qui n’est pas toujours le cas des magasins des lieux saints) … On se trouve devant une curiosité… Le clocher campanile de 42 mètres, n’est pas accolé à la coupole, mais au contraire à une bonne distance.
Pourquoi cette originalité de l’architecte ?
A-t-il il eut des contraintes de fondations ? A-t-il eu des contraintes de budget pour se tromper d’emplacement ?
Alors que tout est si minutieusement placé jusqu’au petit carreau minuscule de mosaïque.
Hé bien non, l’architecte ne prouve pas son incompétence par cette anomalie de ses plans…
Mais sa grandeur, sa grandeur d’âme, sa connaissance théologique, et son génie de constructeur.
Et je m’incline bien bas devant toutes ses qualités.
Petite explication qui va nous donner une grande leçon de spiritualité.
Juste avant d’aller prier dans le lieu exact où la tradition a maintenue l’Assomption de la Vierge Marie, je suis allé tout droit au tombeau de David.
Pour la petite histoire, c’est le seul endroit où j’ai retiré ma croix pour la glisser sous ma chemise, et où j’ai posé sur mon crâne pelé une kippa, ce petit bout de tissu que tout bon juif place sur la tête. D’ailleurs je préfère ne pas être juif, parce qu’elle n’arriverait pas à tenir sur la tête. Elle glisse sur les lunettes.
Bref, je suis allé me recueillir sur le tombeau du roi David parmi quelques dizaines de Juifs fervents qui ne rigolent pas avec les signes religieux dans cette pièce étroite de leur ancêtre illustre, qui est aussi l’ancêtre de la Vierge Marie, et d’une façon un peu le mien (même si les Gaulois ne se réclament pas de lui spécialement).
J’aime David.
Mais ce n’est pas tout.
Quand on sort du tombeau de David, on peut monter quelques marches pour entrer… Où ?
Dans une vaste pièce vide.
Nous sommes dans l’ancien quartier des esséniens, du moins des sympathisants aux esséniens, au temps de Jésus.
Et c’est précisément dans cette pièce que Jésus a demandé à ses apôtres de préparer son dernier repas, la Cène, où il va transmettre, instituer, le plus grandiose des sacrements, celui de son Corps divin et celui de son Sang rédempteur, jusqu’à la fin des temps.
Peut être couché sur quelques banquettes de coussins autour d’une table basse parmi ses 11 amis qui étaient plutôt tendus ce soir-là..
Alors, je récapitule le puzzle.
Le Cénacle, à la porte de Sion, qui jouxte le mémorial de David.
On sort et à l’ouest, à 30 mètres, l’endroit où la Vierge est montée au Ciel entourée sinon des douze apôtres du moins de la plupart.
L’architecte doit respecter la tradition et conserver l’endroit exact vénéré depuis des siècles.
Cependant, s’il doit achever son édifice comme il se doit par un clocher, un détail le gêne.
Son clocher va faire le fier au-dessus du bâtiment où Jésus est passé.
Qu’est ce qui est le plus important ?
Théologiquement, pas de doute, c’est le Sacrement du Corps et du Sang divin pour le salut des hommes qui passe avant l’élévation de la Vierge au Ciel.
Alors, décision est prise de décaler le fier clocher vers l’ouest pour qu’à aucun moment de l’année l’ombre de ce campanile ne touche le bâtiment où Jésus est entré dans son Heure, de Passion et de Gloire.
La Vierge dans son mémorial même, ne pouvait pas faire de l’ombre à son Fils…
Comme c’est beau et puissant comme choix !
Alors je voudrais en tirer une petite leçon rapide mais très importante pour notre vie spirituelle.
De dévotion à la Vierge Marie.
Nombreuses piétés et spiritualités mariales initiées d’ailleurs par certains saints patentés par l’Église expriment des attachements radicaux à la Vierge Marie.
« Marie que je sois ton esclave »
« Prends tout de moi… »
Donne-moi à Jésus, Vierge Marie… »
Nous pouvons donner à ces expressions des nuances acceptables, mais elles nécessitent de la prudence et un équilibrage précis pour ne pas être nocives .
Prises dans leur état brut, elles font de l’ombre au Christ Sauveur.
La piété à la Vierge Marie peut faire de l’ombre à l’union à Jésus qui compte en priorité.
Chez les saints, il n’y a pas de problème, ils savent l’origine de la vie éternelle.
Mais nous qui ne sommes pas saints nous mêlons du psychologique de bas étage à la pure lumière de l’Église et du Verbe de Dieu.
Marie, ni aucun autre Saint ne peut nous attribuer de faveur.
Marie, et tous les saints, ne sont que des canaux, vecteurs de la grâce transformante du Christ.
Marie est simplement le plus pur cristal que traverse la lumière de la grâce divine.
Si on la prie une fois tous les 15 jours, il n’y a pas de problème sur les approximations de piété.
Mais si on est dévôt de la Vierge Marie, notre posture intérieure doit être vraiment ajustée, nos paroles être précises, parce que nous pouvons abîmer notre âme et notre capacité au bonheur en se croyant fervent ou fervente, mais en avançant avec une roue dans le fossé.
Quand un architecte avisé modifie un bâtiment de première importance pour respecter une priorité théologique, qu’elle ne doit pas être notre soin a bien placer la Source des grâces par rapport au canal de la grâce.
La Vierge Marie est venue rejoindre le Ciel dans une unique et extraordinaire faveur de la grâce divine, à l’ombre du lieu le plus chargé d’intensité de son fils sur terre.
Son Fils n’a jamais vécu à l’ombre de sa mère.
Il faut bien retenir cette leçon de lumière.
Bien sûr qu’il y a les représentations et les prières à tous nos saints, si on n’oublie pas la petite pièce où le Christ lui-même nous attend. Là où se trouve le feu incandescent, caché mais qui libère nos âmes.
On peut s’attacher à une spiritualité d’imitation (dans le genre : « je veux vivre les vertus de la Vierge Marie ou les états de Jésus-Christ »…) mais ce à quoi Jésus nous appelle, c’est à une transformation de notre cœur par la grâce du Verbe fait chair. À une union immédiate de notre âme à la divinité.
Jésus nous a ouvert un chemin de transfiguration, pas d’exercices pieux.
Et Marie ne peut pas enseigner un chemin spirituel que son divin Fils n’a pas voulu et qu’elle n’a pas vécu.
Marie s’est laissée transformer par les rayons du Saint-Esprit en son cœur.
Bien plus silencieuse que parlante à Dieu.
Et ainsi elle est devenue toujours davantage limpide au passage de la grâce divine.
Et voilà pourquoi elle est le premier passage de l’amour de Dieu pour les hommes, et le premier passage des prières des hommes jusqu’à Dieu.
Parce que rien en elle ne freine le va-et-vient des grâces jusqu’à son Fils.
Parce qu’en elle tout est silence.
Comme l’a été son entrée au Ciel.
